Oulan-Bator (Agence Fides) - Au cœur d’une Église petite en nombre (moins de 0,1% de la population du pays) mais étonnamment créative, la semaine pastorale de la Préfecture Apostolique d’Oulan-Bator a offert cette année un laboratoire très concret de synodalité et de l’inculturation, marqué par la venue depuis Rome du père Giacomo Costa, consulteur du Secrétariat général du Synode des Évêques. Parmi ses moments forts, l’inauguration le 5 mai du Studium, nouveau centre de recherche sur la langue et la culture mongoles, dit quelque chose de la manière dont l’Église catholique en Mongolie cherche, depuis des années, à s’enraciner en profondeur dans le tissu culturel du pays. Porté par la Préfecture Apostolique, ce projet est, comme le confie le Cardinal Giorgio Marengo à Fides, « un hub pour la recherche culturelle, un lieu physique, mais surtout une équipe de personnes ». Situé dans la cathédrale, le Studium comportera un espace dédié à une bibliothèque actuellement en cours de construction, mais aussi un bureau et une salle de rencontres, « où les personnes, notamment celles de notre équipe pourront rencontrer des acteurs du monde de la culture, des professeurs d’université ». Sous ces pièces, se trouve également une vaste salle de conférences équipée où a eu lieu l’inauguration. Mais, insiste le Cardinal, le cœur du Studium n’est pas d’abord l’infrastructure : « Nous travaillons sur deux fronts : le premier est d’offrir une conférence mensuelle, destinée surtout aux missionnaires, sur des thèmes liés à l’identité culturelle mongole, afin de proposer un parcours de formation permanente, qui nous permette de mieux comprendre la culture, l’identité mongole d’un point de vue culturel, historique, politique, religieux, linguistique. » L’autre front est celui de la langue : « Nous souhaitons fournir des traductions toujours plus adéquates, vérifier et réviser les matériaux que nous avons déjà pour essayer de les améliorer autant que possible, et ainsi offrir un soutien linguistique dans la traduction de textes qui peuvent être utiles pour l’Église », ajoute le cardinal. À travers ce double service – formation et travail linguistique –, le Studium s’inscrit au cœur d’un long processus d’inculturation, au sens le plus concret, mais aussi au sens culturel, symbolique et spirituel. C’est dans ce contexte, au croisement de l’inculturation et de la synodalité, qu’intervient la présence du père Giacomo Costa. Jésuite, théologien et fin connaisseur du processus synodal voulu par l’Église universelle, il accompagne en Mongolie un chemin théologico‑pastoral qui prend au sérieux la réalité d’une Église toute jeune, composée de fidèles issus d’une culture façonnée par d’autres traditions religieuses.
Père Costa, vous accompagnez un parcours théologico-pastoral synodal en Mongolie. Comment percevez-vous cette réalité ecclésiale ? Qu’est-ce qui vous frappe le plus ?
En arrivant en Mongolie, on a vraiment l’impression d’entrer dans une autre grammaire ecclésiale. Là-bas, le christianisme n’est pas seulement une minorité : il ne constitue pas une mémoire culturelle partagée, il n’appartient pas au paysage symbolique ordinaire de la société. On m’a raconté l’histoire d’un enfant qui, entrant pour la première fois dans une chapelle, a été effrayé par le crucifix et s’est mis à pleurer. C’est un épisode très simple, mais il révèle quelque chose de profond : là-bas, la croix n’est pas encore devenue une image apprivoisée par l’habitude. Elle retrouve toute son étrangeté et toute sa force. D’une certaine manière, elle nous oblige aussi à la regarder à nouveau.
Cela produit une conséquence très concrète pour l’Église. En Mongolie, on ne peut pas partir de présupposés implicites. Il n’existe pas de lexique chrétien déjà disponible, pas de familiarité spontanée avec l’Évangile, ni même cet ensemble de structures culturelles qui, en Europe, continuent au moins en partie à soutenir l’expérience ecclésiale, même lorsque la pratique religieuse s’affaiblit. C’est pourquoi la question missionnaire retrouve une radicalité originelle : que signifie annoncer le Christ à des personnes qui n’ont aucune image préalable du christianisme ? Par où commence-t-on réellement ?
De plus, de nombreuses régions du pays restent encore totalement inconnues du point de vue ecclésial. On perçoit clairement que l’évangélisation ne coïncide pas d’abord avec l’extension d’une présence institutionnelle, mais avec la possibilité de générer des relations fiables, humaines, gratuites. En Mongolie, l’Évangile se manifeste à nouveau surtout comme une forme de vie avant même d’être un discours religieux. Et c’est peut-être l’un de ses aspects les plus évangéliques et les plus fascinants.
Quelle est la spécificité du parcours synodal dans une Église aussi jeune et petite que celle de Mongolie, avec un peu plus de 1 400 baptisés ?
La phase de mise en œuvre du Synode dans laquelle nous nous trouvons insiste beaucoup sur le fait que chaque Église est appelée à incarner le chemin synodal dans sa propre histoire concrète. En Mongolie, cela prend une signification particulièrement forte, puisqu’il s’agit d’une Église née pratiquement de zéro après 1992. Paradoxalement, une Église aussi jeune risque d’être rapidement alourdie par des modèles importés. Lorsqu’une communauté naît, il est presque spontané de reproduire des structures, des langages et des catégories pastorales provenant des Églises d’origine des missionnaires. Le problème ne concerne pas seulement l’organisation pratique : il touche la manière même d’imaginer l’Église. Le risque est que l’institution précède l’expérience ecclésiale, que la construction des structures vienne avant l’écoute réelle de la vie des personnes et de la manière concrète dont l’Évangile peut s’enraciner dans cette culture.
La synodalité introduit au contraire une logique différente. Elle oblige à ralentir, à écouter, à discerner ensemble. Elle pose sans cesse la question : qu’est-ce qui est réellement nécessaire pour qu’ici puisse naître une communauté chrétienne ? Quelles formes aident vraiment l’Évangile à devenir une vie partagée ? En ce sens, la synodalité protège la jeune Église mongole de la tentation de devenir une copie réduite de modèles ecclésiaux étrangers.
Il y a aussi un autre élément très fort. L’Église mongole est composée de missionnaires provenant de près de trente pays différents. Ici, « l’unité dans la diversité » ne peut pas rester une formule spirituelle ou diplomatique. Elle devient un exercice quotidien très concret, qui concerne la manière de prendre des décisions, de vivre l’autorité, de construire des relations entre missionnaires et laïcs mongols, entre différentes congrégations religieuses, entre cultures ecclésiales parfois très éloignées les unes des autres. La synodalité offre précisément un espace où cette pluralité peut se transformer en communion sans être réduite à l’uniformité.
La semaine pastorale avait pour thème « L’Église catholique en Mongolie : don et mission ». En quoi ce binôme exprime-t-il la vocation synodale d’une Église locale ?
Plus qu’un binôme, je parlerais presque d’une circularité. En Mongolie, il apparaît avec une grande clarté que la mission naît seulement de l’expérience d’avoir reçu quelque chose qui ne nous appartient pas. L’Évangile n’est pas d’abord un projet à réaliser ni une identité à défendre. C’est un don qui précède l’Église elle-même. Comme le disait le pape François dans Evangelii Gaudium, « les chrétiens ont le devoir de l’annoncer […] comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique un bel horizon, qui offre un banquet désirable ». Le Pape Léon a également souligné que l’Église évangélise « par attraction ».
Dans des contextes aussi petits et fragiles, une autre question apparaît immédiatement. Une Église missionnaire risque facilement d’être identifiée à ses œuvres, à sa capacité organisationnelle, aux ressources économiques qu’elle mobilise. Tout cela a évidemment une valeur réelle, surtout dans un pays marqué par de nombreuses vulnérabilités sociales. Toutefois, le cœur de la mission se joue ailleurs. Si la relation évangélique ne reste pas au centre, l’Église finit inévitablement par être perçue comme l’une des nombreuses agences humanitaires présentes sur le territoire.
En Mongolie, on comprend alors avec plus de radicalité que l’annonce chrétienne passe par la qualité des relations : le temps donné, l’écoute, la capacité de partager la vie sans occuper immédiatement l’espace de l’autre. Là-bas, l’Église ne peut naître que dans cette logique de gratuité et d’exposition. Et c’est peut-être précisément là que se touche l’un des noyaux les plus profonds de la synodalité : une Église qui se comprend comme un réseau de relations vivantes, animées et renouvelées par la présence du Seigneur.
Le Pape François, lors de son voyage en Mongolie, avait salué les missionnaires qui se sont « inculturés » pour « prêcher l’Évangile à la manière mongole ». Comment ce processus d’inculturation s’articule-t-il avec la synodalité ?
Si l’on prend au sérieux la perspective du document final du Synode, le lien entre inculturation et synodalité apparaît presque inévitable. La synodalité ne consiste pas en une technique participative ni en une redistribution fonctionnelle des rôles ecclésiaux. Elle concerne la manière dont le peuple de Dieu écoute ensemble ce que l’Esprit dit dans une histoire et une culture déterminées.
En Mongolie, cela apparaît avec une évidence particulière, car le christianisme y est encore à ses débuts. La question ne concerne pas simplement la traduction de contenus dans la langue locale, mais quelque chose de beaucoup plus profond : comment l’Évangile peut habiter l’imaginaire, les relations, le rapport au temps, à la nature, à la famille, à l’hospitalité propres à la culture mongole.
Un tel processus ne peut être décidé d’en haut ni élaboré uniquement par les missionnaires. Il requiert des espaces réels de discernement partagé. La conversation dans l’Esprit prend ici une valeur très concrète, car elle permet aux nouveaux baptisés mongols d’exprimer ce qu’ils perçoivent comme authentiquement compatible avec l’Évangile et ce qui leur semble encore étranger ou imposé de l’extérieur. L’inculturation authentique naît toujours d’une réciprocité : l’Évangile transforme une culture, et en même temps l’Église est transformée par la rencontre avec ce peuple. La synodalité protège et encourage précisément cette dynamique réciproque.
Quelle est la valeur ajoutée de la méthodologie synodale pour une Église qui vit déjà avec des structures simples ?
En réalité, les structures que j’ai rencontrées sont fragiles, peut-être simples, mais pas nécessairement flexibles. Même en Mongolie, on risque rapidement de construire des organisations pastorales calquées sur les habitudes des missionnaires.
La méthodologie synodale invite à la qualité des relations. Elle permet surtout de découvrir combien l’écoute authentique — de la Parole de Dieu comme des autres — est rare, même dans l’Église. Beaucoup de dynamiques observées en Mongolie existent ailleurs : la tendance à réagir immédiatement sans vraiment écouter, la difficulté à se laisser interroger, la peine à discerner ensemble à la lumière de la Parole plutôt qu’à partir de ses propres convictions.
Ces derniers jours ont néanmoins marqué un vrai progrès. Par exemple, des laïcs mongols ont partagé leur manière de comprendre l’accueil : ils accordent une grande importance au premier contact, à la qualité de la présence, à la délicatesse avec laquelle on entre dans la vie de l’autre. Cela ouvre des questions très concrètes : nos paroisses, nos œuvres, nos écoles reflètent-elles vraiment cette sensibilité ? Comment accueillir gratuitement quelqu’un qui vient pour des raisons économiques sans intérêt pour la foi ? Comment vivre dans la gratuité des relations asymétriques entre celui qui donne et celui qui reçoit ? La synodalité permet précisément d’habiter ces questions sans les fermer trop vite.
Un fruit important est déjà visible : la naissance d’un petit groupe de facilitateurs capables d’accompagner la conversation dans l’Esprit et les dynamiques communautaires. Dans une Église qui ressent fortement le besoin de croître spirituellement, c’est très précieux.
L'expérience mongole peut-elle apporter quelque chose à l'Église universelle, tant dans la compréhension de la synodalité que dans la relation entre évangélisation et inculturation ?
Oui, sans aucun doute. La Mongolie oblige l’Église à revenir à des questions fondamentales que l’habitude tend à recouvrir ailleurs. Dans les pays de vieille tradition chrétienne, il subsiste encore un cadre culturel implicite. En Mongolie, en revanche, on distingue plus clairement l’essentiel du secondaire.
Elle rappelle que la synodalité ne naît pas d’un besoin organisationnel, mais de la nécessité de construire une véritable communion dans une Église fragile, dispersée, multiculturelle et minoritaire. Elle montre aussi que la synodalité ne consiste pas à multiplier les consultations, mais à apprendre des relations non dominatrices, non cléricales, non autoréférentielles.
Enfin, la Mongolie enseigne que le christianisme ne coïncide jamais parfaitement avec une culture ou une forme historique : l’Évangile dépasse toujours les structures qui l’accueillent.
Le Pape Léon XIV, dès son premier discours, a souligné l’importance de la synodalité pour l’Église. Quelle serait la spécificité de l’approche du Saint-Père par rapport à la synodalité définie comme « mission, participation, communion » lors du synode précédent ?
Chaque pape apporte son style et sa sensibilité. Mais l’essentiel du chemin synodal ne dépend pas de la personnalité du Pontife : il s’inscrit dans la réception du Concile Vatican II. Il n’y a donc pas de rupture entre François et Léon XIV, mais une continuité, avec des accents différents.
Aujourd’hui, dans un monde marqué par les divisions et les conflits identitaires, la synodalité prend une portée prophétique : elle témoigne de la possibilité d’une coexistence réconciliée. Les catégories de « communion, participation, mission » restent centrales, la mission apparaissant comme l’horizon qui unifie tout.
Enfin, une conviction s’est renforcée : les documents ne suffisent pas à transformer l’Église. Le véritable fruit du Synode dépendra de la capacité concrète des communautés à se convertir dans leurs relations, dans l’exercice de l’autorité et dans leurs pratiques. Le Synode n’invite pas l’Église à devenir autre, mais à exprimer plus profondément, dans la vie quotidienne, ce mode de communion et de marche ensemble qui trouve sa source dans le Christ et l’Évangile. (ML) (Agence Fides 19/5/2026)