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par Marie-Lucile Kubacki
Rome (Agence Fides) - « Que votre livre habituel de prière et de méditation soit les Actes des Apôtres. Aller là pour trouver l’inspiration. Et le protagoniste de ce livre est l’Esprit Saint » avait déclaré le Pape François aux directeurs des Œuvres Pontificales Missionnaires, lorsqu'il les avait reçus en audience au Palais apostolique, en 2018.
Les premiers temps du christianisme ont constitué une référence constante à chaque époque de grande réflexion dans l’Église. Ceci a eu lieu lors du Concile Vatican II, Concile du ressourcement au cours duquel les Évêques et les théologiens sont retournés aux sources anciennes – Écriture, liturgie antique, Pères de l’Église – afin de trouver les voies les plus appropriées pour le cheminement de l'Église dans le monde contemporain.
Héritier de cette histoire, Léon XIV, qui a initié une série de catéchèses sur Vatican II, nourrit sa pensée sur la mission à la source des Actes des Apôtres, comme un livre de naissance : celle d’une Église ouverte par l’Esprit, configurée par le ministère de Pierre, éprouvée par le martyre d’Étienne, et toujours « naissante ». C’est de là que jaillit son approche missionnaire, façonnée par la Pentecôte, la proximité avec les blessés, la via disarmata des martyrs et la conviction qu’aujourd’hui encore le christianisme ne fait que commencer.
La Pentecôte : l’Esprit qui ouvre les portes
Un mois après son élection, le 8 juin 2025, dans l’homélie qu’il prononce à l’occasion de la solennité de la Pentecôte, il relit Actes 2 comme la scène fondatrice où l’Esprit « ouvre » les portes du Cénacle, alors que les Apôtres y sont enfermés dans la peur. Cette dynamique d’« ouverture des portes » structure sa vision missionnaire. L’Esprit « ouvre les frontières avant tout en nous », en nous libérant de nos duretés, de nos fermetures, de nos égoïsmes, des peurs qui nous bloquent et des narcissismes. Il « ouvre également les frontières dans nos relations », en nous aidant à surmonter la peur de l’altérité, en déjouant « les dangers les plus cachés qui polluent nos relations, comme les malentendus, les préjugés, les instrumentalisations », et en faisant « mûrir en nous les fruits qui nous aident à vivre des relations authentiques et bonnes », soit « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi ». Au delà de l’individu, l’Esprit « ouvre également les frontières entre les peuples », substituant la possibilité d’une compréhension réciproque au chaos conflictuel de Babel. Cet épisode enseigne qu’une Église est vraiment apostolique lorsqu’elle laisse l’Esprit déverrouiller ses blocages et déjouer ses réflexes de repli sur soi pour aller à la rencontre de l’autre.
En 2026, toujours à l’occasion de la Pentecôte, il précise cette perspective en présentant l’Esprit comme Esprit de paix, de mission et de vérité : affirmation que le pardon confié à l’Église est une œuvre divine offerte « sans exclure personne » et que l’annonce ne repose ni sur le mérite ni sur le privilège, mais sur la transformation du pécheur en apôtre. En s’appuyant sur Augustin (Discours 269), il relit le don des langues comme signe d’une entente dans « une foi unique » et dénonce explicitement « sectarismes, hypocrisies, modes » qui obscurcissent l’Évangile, tout en soulignant que la vérité de Dieu est une parole libératrice capable de « transformer de l’intérieur chaque culture ». De là découle sa critique de la « guerre juste » dans son encyclique Magnifica humanitas (192) : recourir à cette catégorie apparaît désormais dépassé et périlleux dans la mesure où l'humanité évolue désormais dans un univers de réseaux et d’algorithmes capables de truquer massivement les conditions de compréhension réciproque.
Pierre et le ministère de la proximité
La mission née de Pentecôte prend corps de manière particulière dans la figure de Pierre. Dans un discours à la Salle Clémentine (juin 2025), Léon XIV propose une lecture personnelle d’Actes 3, 1‑10, appliquée au ministère pétrinien et à la diplomatie pontificale. L’épisode narre la rencontre entre un infirme assis à la « Porta Bella » réduit à mendier, avant d’être relevé par Pierre qui lui apporte la guérison par le Crist plutôt que de l’argent. En transposant ce récit au rôle du Successeur de Pierre, au service d’une « humanité résignée », figurée par l’infirme dans le texte biblique, il fait de la capacité à construire des ponts, à entendre les cris des infirmes d’aujourd’hui et à les relever par une parole de salut, le cœur du ministère du pape et des représentants pontificaux.
La réponse de Pierre à l’infirme : « Regarde‑nous ! » manifeste la nécessité de vivre l’annonce à travers la relation. L’absence d’« or ou argent » au profit du « nom de Jésus » est en outre un des traits caractéristiques des communautés primitives telles qu’elles sont décrites dans les Actes des Apôtres, marquées par la mise en commun des biens, de la prière et des talents des uns et des autres, au profit de la mission. En invitant les représentants pontificaux à être le « regard de Pierre » dans les périphéries du monde, le pape fait de la diplomatie pontificale un programme missionnaire au service de la relation, de la dignité et de la guérison, loin des logiques de puissance.
Étienne, le sens chrétien du martyre et la via disarmata
À travers la figure d’Étienne, Léon XIV approfondit le lien entre les Actes des Apôtres et sa perspective missionnaire, en proposant une réflexion sur la signification chrétienne du martyre.
Dans l’Angelus du 26 décembre 2025, il reprend le vocabulaire des premières générations de chrétiens qui parlaient du « Noël de saint Étienne », « certaines qu’on ne naît pas qu’une seule fois ». Léon XIV relève la surprise de ceux qui ont vu Étienne aller vers le martyre devant « la lumière de son visage et de ses paroles ». Ce visage « comme celui d’un ange » est celui du témoin de la foi « qui ne quitte pas l’histoire avec indifférence, mais qui l’affronte avec amour », décrit-il.
« La vie de Jésus et de ceux qui vivent comme lui est aussi une beauté rejetée : c’est précisément sa force d’attraction qui a suscité, dès le début, la réaction de ceux qui craignent pour leur pouvoir, de ceux qui sont démasqués dans leur injustice par une bonté qui révèle les pensées des cœurs », analyse le pape, accréditant l’idée formulée par Benoît XVI et reprise par François que la mission procède «par attraction.» Il note en outre qu’Étienne meurt en pardonnant, décidant par cette attitude de donner une réponse à la violence qui refuse la contre‑violence, et de miser sur la force paradoxale de l’amour. « Ceux qui croient aujourd’hui en la paix et ont choisi la voie désarmée de Jésus et des martyrs sont souvent ridiculisés, écartés du débat public et souvent accusés de favoriser les adversaires et les ennemis. Mais le chrétien n’a pas d’ennemis, il a des frères et sœurs, qui restent tels même lorsqu’ils ne se comprennent pas », continue le Pontife.
Ainsi naît la via disarmata, cette «paix désarmée et désarmante», selon l’expression que Léon XIV a empruntée aux martyrs d’Algérie, Pierre Claverie et Christian de Chergé. Chez eux comme chez le protomartyr, la force du témoignage ne réside pas dans la démonstration spectaculaire, mais dans la simplicité et la joie d’une vie cachée en Dieu et donnée d’un bout à l’autre. Dans son homélie du 29 juin 2026 pour la solennité des saints Pierre et Paul, le pape présente Paul « le héraut infatigable de la Bonne Nouvelle » avec ses deux symboles, le livre et l’épée. Deux symboles à l’image de « ce que Dieu a accompli dans le cœur du jeune Saul en le conquérant (cf. Ph 3, 12) et en l’amenant, avant tout, à se convertir à l’Évangile en prenant un nom nouveau, puis à l’annoncer dans le monde entier et, enfin, à en témoigner comme Pierre, dans cette même ville, jusqu’au don de sa vie ». « L’Apôtre des nations s’est laissé transformer par la puissance de la Parole de Dieu qui l’a soustrait à la violence pour le conduire sur le chemin de l’amour », avait‑il conclu. C’est le sens le plus fort du martyre : un témoignage d’amour, livré dans une simplicité qui revêt une dimension presque surnaturelle, révélant la vraie puissance de l’Évangile telle qu’elle est exprimée par les célèbres paroles de l’apôtre : « quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ».
Une Église « toujours naissante »
Pour Léon XIV, « l’Église toujours naissante » des Actes des Apôtres est la référence majeure pour penser la mission dans le monde contemporain. Il en a donné la synthèse la plus développée lors de son voyage en Afrique, dans la basilique Saint Augustin d’Annaba le 14 avril 2026. Méditant la conversion d’Augustin, il insiste sur le fait que « les chrétiens naissent d’en haut, régénérés par Dieu en tant que frères et sœurs de Jésus », voyant dans les Actes « le style qui caractérise l’humanité renouvelée par l’Esprit Saint », marquée par la foi, l’amour, la justice, la fraternité et la communion. « Animée par cette loi, inscrite par Dieu dans les cœurs, l’Église est toujours naissante, parce que là où règne le désespoir, elle enflamme l’espérance ; là où règne la misère, elle introduit la dignité ; là où il y a conflit, elle apporte la réconciliation. » Avant de quitter Annaba, le Pape a invité le petit nombre de chrétiens d’Algérie à être comme un « grain d’encens » : une présence humble qui diffuse son parfum parce qu’elle brûle de la foi en Crist en continuant à manifester accueil et ouverture à travers le temps et les épreuves.
Être « toujours naissante » signifie donc accepter d’être déstabilisée comme l’Église des Actes a pu l’être par le contexte dans lequel elle évoluait et le débat sur les païens qui culmine lors du concile de Jérusalem, sans se laisser paralyser par le fait d’être un petit nombre.
Fidélité à l’origine, non par nostalgie, mais parce que, les origines peuvent constituer le puits d’eau vive pour chaque génération dans la mesure où elle est une génération de premiers chrétiens, appelée à faire l’incandescente expérience de la conversion, c’est‑à‑dire d’une vie nouvelle.
(Agence Fides 10/7/2026)
Léon XIV : que la lumière du témoignage chrétien continue de briller, même à l'ère des « fake news »