Photo: Fides News Agency
par Marie-Lucile Kubacki
Salt Lake City (Fides News Agency) - En marge du Forum interreligieux du G20, qui se déroule à Salt Lake City du 15 au 17 octobre 2026, l’Agence Fides a pu s’entretenir avec Martin Luther King III, fils du célèbre pasteur et figure du mouvement des droits civiques, et son épouse, Arndrea Waters King, militante pour la justice sociale et présidente du Drum Major Institute. Dans cet entretien, ils évoquent le rôle des responsables religieux face aux divisions, l’amour des ennemis et l’héritage spirituel de la non-violence.
Lors du Forum interreligieux du G20, vous avez déclaré que les responsables religieux avaient un rôle primordial à jouer. Pourquoi, et comment peuvent-ils remplir ce rôle?
Martin Luther King III : Je pense que les responsables religieux ont toujours su prendre le pouls de la société. Les gens attendent d’eux de l’intégrité, de l’unité, un message auquel chacun puisse adhérer. Je crois donc qu’ils ont une vocation particulière. Cela leur confère une place tout à fait singulière. Leurs paroles peuvent ainsi nous rassembler ou, au contraire, créer des divisions. Dans certains cas, elles ont accentué les divisions. Mais lorsque ce rôle est pleinement assumé, il permet de faire naître quelque chose d’extraordinaire : ce que j’appellerais la « communauté bien-aimée ».
L’engagement de votre père en faveur de la non-violence était profondément enraciné dans sa foi chrétienne. Comment est-il possible d’aimer son ennemi?
Martin Luther King III : Mon parcours est particulier : mon père a été tué lorsque j’avais dix ans, et ma grand-mère lorsque j’en avais seize. Pourtant, j’ai dû apprendre à ne pas haïr. J’ai dû apprendre à aimer, parce que j’avais autour de moi des exemples d’amour et de pardon. Je ne peux dire à personne qu’il doit faire de même. Je peux seulement raconter mon histoire et dire : « Cela m’a aidé. Peut-être pourriez-vous aussi envisager cette voie dans votre propre vie. » Car elle est plus libératrice que l’inverse, qui serait de rester prisonnier de l’amertume toute sa vie.
Arndrea Waters King: Je donnerai deux pistes concrètes. Premièrement, le Dr King parlait de distinguer l’acte mauvais de la personne qui le commet. Certains actes vous révoltent. Il faut trouver le moyen de dissocier l’acte de son auteur. C’est la première chose ; ensuite, vous vous opposez à cet acte. Deuxièmement, il disait souvent être heureux que Jésus ne nous ait pas demandé d’éprouver de la sympathie pour nos ennemis. Il a dit : « Aimez vos ennemis. » Nous avons évoqué le fait que, lorsque nous parlons d’amour, nous parlons de sa forme la plus élevée, qui n’a rien de sentimental. Il s’agit d’une reconnaissance. C’est de cet amour-là que nous parlons.
Il ajoutait : « Je suis tellement heureux qu’on ne nous ait pas demandé d’éprouver de la sympathie pour nos ennemis, parce qu’il y a des personnes pour lesquelles je n’en éprouverai tout simplement pas. » Entendre Martin Luther King Jr dire cela me réconforte un peu. Il poursuivait : « Je ne vais pas éprouver de sympathie pour la personne qui a fait exploser une bombe chez moi. Je ne vais pas éprouver de sympathie pour celle qui a fait exploser une bombe dans une église et tué quatre enfants innocents. » Nous n’éprouverons pas de sympathie pour tout le monde, mais ce n’est pas ce qui nous est demandé. Nous sommes appelés à aimer. Là encore, il faut comprendre que cet amour n’est pas sentimental : c’est une reconnaissance. Et nous revenons à cette distinction entre l’acte mauvais et la personne qui le commet.
Vous avez poursuivi le combat de vos parents contre le racisme et la violence. À la lumière de votre expérience, comment la foi chrétienne peut-elle guider leur action auprès des personnes qui subissent l’oppression?
Martin Luther King III : La première chose est de reconnaître la vérité, de reconnaître qu’il existe un problème. Bien souvent, nous laissons les choses suivre leur cours : « Nous ne voulons pas parler des questions raciales. Nous ne voulons pas parler de ces injustices. » On dit qu’un peuple qui ne se souvient pas de son histoire est condamné à répéter les erreurs du passé. Les communautés ecclésiales doivent dire: «Non, nous allons avoir ces discussions, aussi difficiles soient-elles.» Car, pour s’attaquer à un problème, il faut d’abord reconnaître son existence. Une fois cette étape franchie, on peut élaborer une stratégie pour y répondre.
Arndrea Waters King : Je voudrais rappeler que l’une des grandes sources d’inspiration de Martin Luther King Jr était Howard Thurman, une très belle figure de la mystique chrétienne. Lorsqu’il voyageait, Martin Luther King Jr emportait toujours sa Bible de voyage et un autre livre : Jesus and the Disinherited, de Howard Thurman. Cet ouvrage porte sur Jésus, le christianisme et les opprimés, et sur le fait que Jésus se tient toujours du côté des opprimés. Il traite de justice sociale et de l’appel adressé aux croyants : pourquoi et comment s’engager.
Quel regard portez-vous sur le recours croissant à des arguments religieux dans les discours nationalistes ?
Martin Luther King III : D’une certaine manière, cela relève d’une logique de ségrégation. Certes, il arrive que l’on se mette à part pour s’élever, mais la ségrégation et le nationalisme ne représentent pas, à mes yeux, le niveau le plus élevé auquel nous puissions parvenir. Ils engendrent davantage de divisions et, encore une fois, de ségrégation, plutôt que ce que mon père aurait appelé la « communauté bien-aimée ». On y trouve aussi des relents de racisme. Nous devons nous éloigner du racisme, et non aller vers le racisme et la ségrégation.
Arndrea Waters King :Lorsqu’on examine véritablement la pensée de Martin Luther King Jr et du révérend C. T. Vivian, un pasteur chrétien pour lequel j’ai travaillé, on y trouve cette idée fondamentale : nous rassembler, faire front ensemble, travailler ensemble. Le mouvement des droits civiques était multiculturel et multireligieux, même si, bien entendu, beaucoup de ses responsables religieux étaient des pasteurs chrétiens. Nous parlions tout à l’heure de la notion d’amour. Lorsqu’on regarde l’exemple de Jésus-Christ et qu’on comprend véritablement ces messages, j’ai beaucoup de mal à retrouver cette voix du Christ, cette voix de l’amour et de l’unité, dans les idéologies nationalistes qui utilisent des arguments religieux et excluent les autres. Nous évoquions tout à l’heure les différents degrés d’amour dont parlait Martin Luther King, à commencer par le plus élémentaire, celui qu’il nous invitait tous à rejeter : l’amour utilitaire, qui consiste à n’aimer une chose que tant qu’elle nous est utile. Vient ensuite l’amitié. Il disait que ce n’était pas la forme la plus élevée de l’amour, parce que l’on aime ses amis parce qu’ils nous aiment. L’amour humanitaire est un bel amour, mais ce n’est pas le plus élevé, car, disait-il, on risque d’aimer tout en général et rien en particulier. L’amour romantique, aussi merveilleux soit-il, n’est pas non plus le plus élevé. Il parlait également, bien sûr, de l’amour d’une mère. Mais la forme la plus élevée de l’amour est l’agapè. Cet amour repose sur les liens qui nous unissent tous en tant qu’êtres humains. C’est ainsi que nous pouvons construire la communauté bien-aimée. Il s’agit de dépasser la dimension sentimentale pour élever l’amour à ce degré supérieur, celui de la reconnaissance : reconnaître que nous sommes tous enfants de Dieu, retrouver notre propre reflet partout où nous allons et comprendre que nous sommes tous liés, puisque nous avons tous été créés par le Créateur.
Concrètement, comment les responsables religieux peuvent-ils mettre cela en pratique lorsque les divisions commencent à gagner leurs Églises ou leurs communautés locales?
Arndrea Waters King: L’année dernière, nous avons eu le privilège d’assister à la cérémonie du prix Nobel de la paix. L’une des choses qui nous ont tous deux marqués a été la découverte d’un musée consacré à l’ensemble des lauréats du prix Nobel. Nous avons appris que, parmi toutes les expositions consacrées aux lauréats, celle sur Martin Luther King Jr était la plus visitée. Je ne le dis pas par fierté. J’y vois plutôt, une fois encore, le signe d’une quête, d’une soif de ce message : un message d’unité, qui nous appelle tous à nous rassembler. Je pense donc qu’il appartient à toutes les personnes de bonne volonté de continuer à revenir à ce message.
Comme nous le disions aussi tout à l’heure, le dernier livre de Martin Luther King Jr s’intitulait Where Do We Go from Here: Chaos or Community? — « Où allons-nous : vers le chaos ou vers la communauté ? » Je ne connais personne au monde qui n’ait eu le sentiment d’être touché par le chaos ces dernières années. Il est maintenant temps pour nous tous de construire une communauté. Mais cela nous rappelle aussi que chacun a un rôle singulier, essentiel et irremplaçable à jouer dans la construction de cette communauté bien-aimée. Il est temps que chacun trouve ce rôle et prenne part à sa construction. (Agence Fides 1/11/2026)