La Bible et les cultures, l’identité chrétienne comme rencontre

lundi, 5 octobre 2026 bible   evangile   culture   oecuménisme   eglises locales  

Credit:Magnific

par Marie-Lucile Kubacki

Rome (Agence Fides) — « Souvent, notre identité se résume à “je suis parce que tu n’es pas” ». Pour Nicoletta Gatti, Professeure d’études bibliques à l’Université du Ghana, c’est dans cette opposition, visible aujourd’hui dans les nationalismes, les polarisations religieuses et la peur de l’étranger, que se pose une question décisive : comment la foi peut-elle contribuer à construire un sentiment d’appartenance qui n’exclut personne ? C’est à cette question qu’est consacré « Culture, Bible, Identity : Christian Faith and Interculturality », ouvrage récemment publié par la Fédération biblique catholique (CBF), fruit de la conférence internationale en ligne « Culture – Bible – Identity : Intercultural-Biblical Reflections on Christian Identity », qui s’est tenue du 21 au 23 janvier 2025. L’ouvrage est accessible gratuitement en ligne et téléchargeable sur le site de la Fédération, dans la collection universitaire « Contextual Readings of the Bible », lancée précisément avec ce premier volume.

La conférence a été organisée par le Secrétariat Général de la CBF et par l’association biblique et pastorale « Verbum Domini », en collaboration avec l’Université du Ghana et l’Université Paris Lodron de Salzbourg. Ce projet a réuni des chercheurs issus de divers contextes géographiques et culturels afin d’étudier la formation de l’identité chrétienne au sein des premières communautés et son évolution dans le monde contemporain, postcolonial et pluraliste. Dans la préface, le père Jan Stefanów, Secrétaire Général de la CBF, présente cet ouvrage comme la première publication de la Fédération depuis 2008 et rappelle qu’il rassemble les contributions présentées lors du colloque. L’espoir, écrit-il, est que cet ouvrage inaugure « un parcours fécond de réflexion académique et pastorale », fondé sur une relecture contextualisée de la Parole de Dieu contenue dans l’Écriture. Stefanów souligne également le caractère international de cet ouvrage : les textes bibliques y sont relus à travers des perspectives africaines, asiatiques, européennes et latino-américaines.

Un livre gratuit, fruit d’un travail commun

La mise à disposition gratuite de l’ouvrage est un élément central du projet : les contributions ne sont pas réservées à un cercle de spécialistes ou aux abonnés d’une collection universitaire. La CBF déclare que ses publications sont proposées gratuitement en ligne au plus grand nombre et que le livre peut être consulté sur le site ou téléchargé. Pour Mme Gatti, cet ouvrage est le fruit d’une collaboration et d’une amitié intellectuelle. « C’est une amitié qui perdure ! », observe-t-elle dans l’interview accordée à Fides, en précisant qu’elle n’en est « que la porte-parole ». Le colloque a été le premier événement organisé par l’association « Verbum Domini », créée pour offrir un espace de coordination aux biblistes désireux de maintenir un lien avec la Fédération biblique catholique.

Cet ouvrage est dirigé par Gatti et par le théologien Franz Gmainer-Pranzl, Professeur de théologie interculturelle à l’université de Salzbourg. Il s’ouvre sur l’introduction de Gatti, intitulée « A Hermeneutic Vision for Inclusive Community », et s’articule en deux parties : la première, consacrée aux méthodes et à la mission contextuelle ; la seconde, à l’exégèse interculturelle. Les contributions abordent, entre autres thèmes, la réception de l’Écriture dans les contextes pentecôtistes africains, en Inde et en Europe, et proposent des relectures de passages bibliques à travers différentes expériences culturelles. Dans la deuxième partie, consacrée à l’exégèse interculturelle, onze chercheurs relisent l’Écriture à partir de contextes concrets. Pour ne citer que quelques exemples, Agar, l’esclave égyptienne chassée dans le désert, devient la voix des femmes dalits d’Inde. Les Mages de Matthieu, voyageurs qui franchissent les frontières, interpellent un christianisme africain tenté de se refermer sur lui-même. La femme courbée de Luc 13, que Jésus appelle « fille d’Abraham », remet en question les traditions qui, aujourd’hui encore, marginalisent les femmes.

La conclusion de Wojciech Szypuła fait le point sur cette réflexion. Ce parcours, explique Gatti, s’inscrit dans la continuité d’un projet antérieur, *Salvation in a Crisis-Ridden World: An Intercultural Exegetical Answer* (Brill, 2026), né de la question de savoir comment la Parole de Dieu pouvait s’adresser à un monde marqué par la crise pandémique et post-pandémique. « Nous travaillons tous dans le milieu universitaire, mais nous sommes également très engagés dans la pastorale », affirme-t-il. D’où la nécessité de « jeter un pont » entre l’enseignement et la recherche universitaire, d’une part, et les communautés et les réalités pastorales, d’autre part.

La Bible dans le dialogue entre les cultures

La question qui sous-tend ce projet concerne la relation entre le message chrétien et les contextes dans lesquels il est accueilli. Comment les auteurs du Nouveau Testament ont-ils réussi à exprimer la foi dans des mondes marqués par des cultures différentes, du judaïsme à l’hellénisme, jusqu’à l’Empire romain ? Comment les premiers évangélisateurs ont-ils réussi à annoncer l’Évangile au-delà des frontières culturelles ? Et qu’est-ce qui constitue l’identité chrétienne, s’il n’existe pas de forme culturelle unique dans laquelle elle doive nécessairement se manifester ?
« La Bible devient de plus en plus l’apanage des spécialistes », observe Gatti dans l’interview. Le risque, ajoute-t-il, est que le travail exégétique reste confiné aux salles de cours et n’entre pas en relation avec les personnes pour qui l’Écriture fait partie de la vie quotidienne. La proposition du projet consiste donc en un double mouvement : étudier le texte dans son contexte d’origine et le mettre en dialogue avec la culture de ceux qui le lisent aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement une réponse ancienne à une situation moderne, mais de laisser le texte et la communauté s’interroger mutuellement. »
Gatti raconte qu’elle enseigne au Ghana, dans un contexte où la foi occupe une place centrale dans la vie publique et les expériences quotidiennes. Mais la présence de la religion n’élimine pas les divisions : l’enseignante décrit un christianisme fragmenté et rappelle que, dans ses classes, se côtoient des élèves chrétiens, musulmans et juifs. C’est aussi cette pluralité qui interpelle sa manière de lire la Bible. « J’ai pris conscience que ma façon de lire les Écritures, ma façon de concevoir la foi, était une approche qui passait par des lunettes culturelles, par exemple mes traditions chrétiennes et catholiques. J’ai compris qu’il s’agissait là d’une perspective parmi d’autres. » Lire les textes à travers d’autres expériences, ajoute-t-elle, peut révéler des aspects qu’une seule perspective ne saisit pas. « Les textes bibliques naissent d’un dialogue entre la culture d’origine et la culture d’accueil », affirme-t-elle : la lecture interculturelle n’est donc pas un ajout extérieur, mais un moyen de comprendre plus profondément le texte et son potentiel.

De l’identité contre l’autre à la communion

La question de l’identité, au cœur de l’ouvrage, est également un enjeu public. Lorsque l’appartenance devient une arme, la différence est perçue comme une menace plutôt que comme une richesse. Gatti évoque le principe africain de l’Ubuntu : « Je suis parce que tu es ». Une formule qui, selon elle, s’oppose à l’idée selon laquelle une personne ou une communauté ne peut se définir qu’en s’opposant à quelqu’un d’autre. « Lorsque nous regardons l’autre à travers le prisme de la peur, celui-ci se transforme immédiatement en ennemi », dit-elle. Ce processus peut aller jusqu’à la déshumanisation : on finit par n’attribuer dignité et pleine humanité qu’à ceux qui appartiennent à sa propre nation, religion ou communauté. C’est une dynamique qui concerne la société, mais qui, prévient la bibliste, peut également toucher les Églises.
L’Écriture elle-même, souligne-t-elle, ne cache pas les tensions entre ouverture et fermeture. Dans certains textes, on perçoit le souci de protéger les frontières de la communauté ; dans d’autres, des figures telles que Ruth et Jonas mettent en avant l’accueil de l’étranger et la miséricorde envers l’ennemi. Ces tensions n’autorisent pas à simplifier le texte : elles invitent plutôt à revenir à la question de savoir ce que signifie reconnaître en l’autre une personne. Dans son entretien avec Fides, Gatti indique quatre pistes qu’il juge importantes également pour la vie ecclésiale : connaître véritablement la culture dans laquelle on vit ; construire des communautés capables d’accueillir ; relire les Écritures en conciliant les textes anciens et les questions contemporaines ; et ne pas réduire la foi à un exercice intellectuel. « Le Nouveau Testament est né d’une amitié », affirme-t-il, en évoquant l’image de communautés unies par des liens capables d’attirer et d’inclure.
Même les premières communautés chrétiennes, précise-t-il, n’étaient pas exemptes de conflits. Leur leçon n’est pas celle d’une concorde idéalisée, mais la possibilité de regarder les divisions en face et de les surmonter par le dialogue. « Le dialogue est toujours possible », dit Gatti, en désignant dans la capacité à se reconnaître mutuellement un espace concret pour reconstruire des liens. C’est dans cette perspective que cet ouvrage, né d’une rencontre en ligne entre des chercheurs de différents pays, tente d’apporter une contribution au-delà du cadre académique : un recueil de lectures bibliques qui cherche à explorer comment la foi peut prendre forme dans différentes cultures sans les effacer. Dans l’introduction, Gatti souhaite que cet ouvrage soit à la fois « un miroir et une carte » : un miroir des complexités de notre monde, une carte vers un avenir où la promesse d’appartenance se réalise « dans chaque communauté, dans chaque cœur, dans chaque génération ». Une invitation adressée non seulement aux spécialistes, mais à tous ceux qui, au sein de l’Église et en dehors, se demandent comment vivre leur identité sans la construire contre quelqu’un.

(Agence Fides 5/10/2026)


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