| Du point de vue religieux le monde d'aujourd'hui
est caractérisé par un pluralisme grandissant, dû
à la création et à la diffusion, au niveau
international, de nouveaux groupes ou mouvements. Quelques-uns préservent
les éléments essentiels du patrimoine religieux dont
ils ont hérité, d'autres se détachent des religions
d'origine, autant sur le plan institutionnel que doctrinal, ou se
présentent même comme une alternative radicale à
la religion et à la culture dominantes dans certaines régions.
Dans les documents des Eglises locales sur les nouvelles formes
de religiosité nous trouvons des références
à différentes catégories de groupes: mouvements
fondamentalistes bibliques; groupes d'origine chrétienne
mais qui mélangent d'autres sources d'inspiration; mouvements
dérivant des grandes religions orientales; fondations prophétiques
locales, souvent à caractère syncrétiste;
tendances gnostiques, spécialement dans les diverses expressions
du mouvement New Age; groupes philosophiques ou psychologiques
qui proposent des chemins spirituels; des groupes pseudo-religieux
caractérisés par des tendances magiques.
Cette sorte de nouveau pluralisme religieux, qui coexiste souvent
dans les mêmes pays, est attribué à différentes
causes, selon les conditionnements historiques, socio-culturels
et économiques des diverses régions du monde. En
Europe, l'accent est mis sur la crise de la civilisation industrielle
et capitaliste; en Amérique Latine, sur la situation de
pauvreté et de conflit social; en Afrique, sur la crise
de la période post-coloniale et sur l'absence d'une inculturation
profonde du christianisme. Une cause commune est sans doute l'interdépendance
globale de notre planète, qui facilite non seulement la
circulation des personnes, mais aussi la diffusion rapide, à
travers les médias, de toutes les idéologies et,
en particulier, de celles qui peuvent compter sur le soutien économique
du monde capitaliste.
Les facteurs externes ne suffisent cependant pas à expliquer
l'explosion des mouvements religieux. Ils peuvent préparer
le terrain, créer une situation de vulnérabilité
au sein de laquelle prend corps l'idée messianique ou l'attente
de la fin du monde ou encore celle d'un rapide changement de la
situation sociale. Cette attente est souvent de nature religieuse,
exprimant la soif de sacré qui caractérise l'être
humain.
1. La perspective de l'Eglise devant le pluralisme religieux
en général
Quelle est la perspective de l'Eglise catholique, exprimée
par la voix de ses pasteurs? La façon de voir de l'Eglise
suit deux itinéraires complémentaires: le premier
considère le phénomène du nouveau pluralisme
religieux dans le contexte de l'attitude à adopter vis-à-vis
des autres églises (ou communautés ecclésiales),
religions et cultures; et le second examine, surtout du point
de vue doctrinal et pastoral, le phénomène de l'éloignement
d'un bon nombre de fidèles catholiques de leur propre communauté
de foi.
1.1. Le premier itinéraire est éclairé avant
tout par les déclarations conciliaires Nostra aetate sur
le rapport avec les autres religions, et Dignitatis humanae sur
la liberté religieuse; et par d'autres documents du Saint-Père
et du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux. Dans
ce contexte une grande valeur est attribuée à la
recherche spirituelle de l'homme qui, comme dit le Pape Jean-Paul
II dans l'encyclique Veritatis Splendor, est touché au
fond de son coeur par la lumière du Créateur et
conserve toujours la nostalgie de la vérité absolue
et la soif de parvenir à la plénitude de la connaissance
de Dieu (VS 1). Aucune ténèbre ne peut éliminer
totalement cette lumière.
Dans cette recherche, qui est en soi un facteur positif, l'homme
peut suivre des itinéraires qui ne le portent pas très
loin, ou trouver des guides avec des intentions pleu claires.
Le débat social qui s'est intensifié pendant les
dernières années sur les dangers des "sectes"
démontre la complexité du discernement. Il y a des
chemins qui ne sont pas l'expression d'une religion authentique.
Jean-Paul II a invité à faire cette distinction
dans un discours au corps diplomatique. Parlant de la paix comme
d'un fait d'ordre moral, il a observé:
"Les religions dignes de ce nom, les religions ouvertes
dont parlait Bergson - qui ne sont pas de simples projections
des désirs de l'homme, mais une ouverture et une soumission
à la volonté transcendante de Dieu qui s'impose
à toute conscience -, permettent de fonder la paix. Et
également les philosophies qui reconnaissent que la paix
est un fait d'ordre moral; elles montrent la nécessité
de dépasser les instincts, elles affirment l'égalité
radicale de tous les membres de la famille humaine, la dignité
sacrée de la vie, de la personne, de la conscience, l'unité
de la famille humaine qui requiert une vraie solidarité.
Sans le respect absolu de l'homme fondé sur une vision
spirituelle de l'être humain, il n'y a pas de paix."
(Discours au Corps Diplomatique, 10 janvier 1987).
1.2. Le deuxième itinéraire, plus fréquent
dans les documents pastoraux, est celui de l'analyse des raisons
qui poussent des fidèles catholiques à suivre des
doctrines et à adhérer à des groupes qui
les éloignent progressivement de l'Evangile et de la communauté
ecclésiale et qui ne respectent pas toujours la dignité
et la liberté de la personne. Il est opportun de comprendre
à quels besoins et à quelles aspirations de base
les nouvelles sectes ou religions semblent répondre, pour
revoir la façon dont la communauté catholique vit
sa propre mission évangélisatrice. Telle est la
perspective du document intitulé "Le phénomène
des sectes ou nouveaux mouvements religieux: défi pastoral",
publié par le Saint-Siège en 1986 après une
enquête auprès des conférences épiscopales.
Une deuxième initiative du Saint-Siège visant à
stimuler davantage l'attention pastorale fut le Consistoire extraordinaire
qui s'est tenu au Vatican, en avril 1991. Sa perspective fut essentiellement
doctrinale et pastorale. Les cardinaux ont considéré
comme préoccupant le phénomène de la diffusion,
notamment dans les milieux traditionnellement catholiques, d'un
grand nombre de sectes et de courants religieux qui se présentent
comme une alternative radicale à la foi catholique ou qui,
en permettant une double appartenance, encouragent le syncrétisme
qui, peu à peu, éloigne de la vision chrétienne
originale et de la communauté de foi.
Plusieurs participants ont souligné que l'expansion de
ces mouvements nous révèle combien les aspirations
de l'homme d'aujourd'hui face au sacré et à la religion
sont dominées par le doute, par l'incertitude et par les
séductions de la vie. Il existe chez beaucoup de nos contemporains
une recherche du sens global de la vie, une interrogation sur
le sens de la souffrance et de la mort, le désir d'aller
au-delà des limites de la réalité humaine,
le besoin de paix et d'intériorité. Mais beaucoup
sont à la recherche d'un salut qui ne transcende pas les
horizons terrestres et demeurent ainsi exposés aux promesses
des faux prophètes et des créateurs d'utopies. Ils
sont comme la Samaritaine qui demandait de l'eau sans savoir qu'il
y avait une Eau vive qui aurait pu satisfaire pleinement son désir
le plus profond, que la rencontre du Christ a fait ressortir.
Comme le Christ l'Eglise doit donc évangéliser le
désir religieux et purifier les aspirations religieuses.
Ces réflexions collégiales, favorisées par
le Saint Siège, ont encouragé les Eglises locales
à s'interroger sur ces problématiques pour renouveler
l'action pastorale. Nous pouvons trouver les principales clés
de lecture et de réponse dans une Anthologie de textes
de l'épiscopat catholique publiée par le Groupe
de Travail sur les Nouveaux Mouvements Religieux, qui regroupe
des représentants de quatre dicastères du Saint-Siège
. Depuis lors le thème du "défi des sectes"
a été repris dans le cadre de la "nouvelle
évangélisation" proposée par les Synodes
des Evêques pour les divers continents.
2. Analyses et réponses en Europe, Amérique Latine,
Afrique
2. 1. Europe
Dans l'Instrumentum laboris de la IIe Assemblée du Synode
des Evêques pour l'Europe (1999) , nous sommes invités
à distinguer trois sortes de "sectes" présentes
en Europe: celles qui ont une origine chrétienne, celles
qui se basent sur d'autres religions et celles qui dérivent
d'une certaine forme d'humanisme (n.65). En effet à partir
des années 70 nous trouvons, du Portugal à la Pologne,
les principaux nouveaux mouvements religieux internationaux provenant
des Etats-Unis: les sectes d'origine chrétienne qui, bien
que fondées au XIX.e siècle, se sont répandues
en Europe surtout après la deuxième guerre mondiale;
les nouveaux mouvements dérivés des religions orientales,
qui s'étaient développés en Amérique
du Nord à partir des années 60 pour s'implanter
en Europe dans les années 70; les groupes magico-esotériques
de vieille tradition qui ont retrouvé une certaine vitalité
au cours de cette même période; enfin, un courant
éclectique qui, surtout depuis les années 80, regroupe
sous les insignes du Nouvel Age, des tendances et mouvements aux
origines les plus diverses. Avec la chute du mur de Berlin, de
très nombreux NMR, déjà en partie présents
dans les pays de la zone communiste, ont obtenu une reconnaissance
juridique et ont intensifié leur expansion, faisant de
grandes promesses à ceux qui cherchaient à améliorer
leur situation matérielle et spirituelle.
Selon une enquête promue par le Conseil des Conférences
Episcopales Européennes (CCEE) en préparation d'une
rencontre sur "Sectes et groupes religieux particuliers en
Europe" (Vienne, 5-8 mars 1998), les participants ont pu
relever que la culture sécularisante et post-moderne s'était
propagée à Moscou comme à Paris ou à
Londres dès le XIXème siècle . Lorsque la
surveillance du pouvoir communiste s'est relâchée,
la manifestation publique des tendances ésotériques,
occultes, etc. a explosé, tandis que jusqu'alors elle se
diffusait de manière souterraine; dès lors les religions
primitives ont été revitalisées. Tel est
le "cultic milieu", le terrain sur lequel surgissent
et se développent les nouveaux groupes religieux. Dans
ce contexte la religion et la sécularisation constituent
l'endroit et l'envers d'une même médaille, celle
de l'exaltation de l'homme allant jusqu'à le diviniser.
Au fond il semble qu'il y ait une même idéologie
utopique au cours de ces derniers siècles, qui change de
visage mais qui se trouve à la racine des mythes totalitaires.
Dans la même rencontre les participants ont remarqué
que, plus la société est sécularisée,
plus elle produit de "religion": la faim est provoquée
par le jeûne. L'homme s'oppose à une sécularisation
à outrance, à la réduction de l'homme. Beaucoup
sont en recherche, en quête d'une expérience personnelle
directe et d'une communauté où ils puissent la vivre
.
Dans l'Instrumentum laboris cité, l'Eglise est invitée
à un profond examen de conscience en vue d'un renouveau
de foi, de joie, de désir d'annoncer le Christ et de partager,
dans des communautés vivantes, l'expérience de vie
spirituelle.
2.2. Amérique Latine
Le thème de l'"invasion des sectes", observé
avec préoccupation au cours du Consistoire Extraordinaire
de 1991, a été approfondi dans ses grandes lignes
pendant la IV Conférence Générale de l'épiscopat
latino-américain à Santo Domingo, en 1992 et ensuite
dans la préparation et réalisation du Synode des
Evêques pour l'Amérique. Au cours de cette période
le terme générique "sectes" s'est précisé,
en vertu d'une connaissance plus détaillée des changements
socio-religieux en cours et de leurs protagonistes.
Comme arrière-plan de ce changement on peut observer
un pluralisme grandissant au niveau culturel, éthique et
religieux, qui met en question la légitimité du
catholicisme comme religion prédominante. D'une part sont
reconnues et revalorisées les religions indigènes
et afroaméricaines, qui sont la source de nouvelles expressions
de la religiosité traditionnelle. D'autre part les Eglises
évangéliques autonomes, surtout de type pentecôtiste,
croissent rapidement, cherchant clients dans les catégories
plus abandonnées. Des sectes d'origine chrétienne
adoptent des techniques de diffusion inspirées au "marketing".
Et une grande variété de petits mouvements, basés
sur des religions orientales ou syncrétistes diffusent
l'idéologie du "Nouvel-Age".
L'Exhortation post-synodale "Ecclesia in America"
propose une étude sérieuse des motifs qui rendent
des catholiques vulnérables afin de revoir les méthodes
pastorales. Pourtant, souligne le Saint-Père, nous ne pouvons
pas recourir à des méthodes semblables au prosélytisme
des sectes. "Proposant l'Evangile du Christ dans son intégrité,
l'activité évangélisatrice doit respecter
le sanctuaire de la conscience de chaque individu, en qui se développe
le dialogue décisif, absolument personnel, entre la grâce
et la liberté de l'homme" (n.73).
Le CELAM consacre de grands efforts à l'étude
du phénomène religieux et à la proposition
de plans pastoraux. Dans le Plan Global pour 1999-2003 on peut
trouver des directives spéciales dans le sens de l'attention
à la pastorale indigène et à la pastorale
afroaméricaine, des plans pour un dialogue oecuménique
avec les pentecôtistes, des indications pour le dialogue
interreligieux, et l'attention, dans le cadre de la pastorale
de la culture, aux courants du Nouvel-Age et du syncrétisme
religieux. Les publications récentes du CELAM sur le Nouvel-Age
et sur le phénomène des Sectes sont très
utiles pour l'analyse pastorale .
Les lettres pastorales des évêques et les compte-rendus
de sessions d'étude expriment préoccupation, non
seulement à cause de la grande adhésion de fidèles
catholiques aux églises pentecôtistes, comme l'Eglise
Universelle du Royaume de Dieu, du brésilien Edir de Macedo,
mais aussi devant le prosélytisme des Témoins de
Jéhovah et des Mormons. L'Eglise de l'Unification, du Rev.
Moon, qui a intensifié sa présence dans le continent,
a été le sujet de plusieurs prises de position de
l'épiscopat latino-américain. On voit aussi une
grande attention au développement des expressions du "Nouvel-Age"
qui attirent les personnes plus instruites et riches. Dans ce
contexte ce quis recherché est un modèle de religion
ou de spiritualité qui remplace l'appartenance définie
à une communauté de foi par l'adhésion à
une sorte de super-religion virtuelle.
Les réponses pastorales sont diversifiées. L'Eglise
brésilienne, dans ses directives pour l'évangélisation
de 1999-2000 a mis l'accent principal sur la nécessité
d'une évangélisation inculturée, d'abord
dans les cultures indigènes et afro-américaines,
et puis dans la culture moderne et urbaine, incluant les média.
Analysant l'effet des "églises electroniques"
ce document observe qu'un tel emploi des média peut contribuer
à réveiller le sens religieux mais en même
temps banalise et abaisse la religion au niveau de spectacle.
Dans les documents du Mexique, de la Bolivie, de l'Ecuador nous
trouvons une grande insistance sur la pastorale indigène,
qui exige une meilleure inculturation du christianisme.
2.3. Afrique
Le panorama religieux en Afrique est devenu, au cours des dernières
décennies, toujours plus complexe, à cause de la
création et de la diffusion de nouvelles dénominations
religieuses, venant de l'étranger ou fondées par
les Africains eux-mêmes. Nous pouvons distinguer trois grands
courants:
- les mouvements religieux africains, appelés souvent
"Eglises Africaines Indépendantes";
- les mouvements dérivés du protestantisme américain;
- les mouvements magico-esotériques.
1) Mouvements religieux africains
On estime que, dans l'Afrique du Sud-Sahara il existe 10.000
mouvements religieux fondés par des Africains, avec quelques
dizaines de millions d'adhérents. Dans la République
Sud-Africaine il y a 4.000 "African Instituted Churches"
auxquelles adhère 26,1% de la population. En Afrique occidentale
ces communautés se sont dévelopées surtout
au Libéria, au Nigéria, au Ghana, en Côte
d'Ivoire, au Bénin; en Afrique orientale, au Kenya; en
Afrique centrale c'est le Congo-Kinshasa qui détient la
primauté.
Ces mouvements religieux sont appelés "Eglises"
au sens de communautés de personnes qui professent la même
foi. Mais il y a une grande diversité par rapport à
la foi chrétienne. Quelques-uns s'inspirent de la foi hébraïque,
d'autres mélangent des aspects de la foi chrétienne
et de la religion traditionnelle, d'autres sont essentiellement
de nouvelles expressions de la religion traditionnelle, avec des
éléments superficiels empruntés aux Eglises
chrétiennes.
Quelles sont les raisons de cette prolifération? Selon
une recherche faite au Congo-Kinshasa les mouvements prophétiques
ou messianiques africains sont nés dans l'époque
coloniale comme une réaction sociale e religieuse contre
les structures reçues de l'extérieur, qui avaient
bouleversé la societé traditionnelle. Cette réaction
a produit des forces de libération politique et d'inculturation
du message évangélique. D'autres raisons seraient
le fait que le christianisme s'est présenté divisé
et que les premiers prédicateurs et les premiers convertis
ont eu tendance à refuser en bloc la religion et la culture
traditionnelles. Pour les Africains la religion doit fournir des
solutions aux problèmes existentiels. La foi doit porter
des fruits pour cette terre, elle doit réduire les tensions
et créer une certaine solidarité. Les nouvelles
dénominations récupèrent la force vitalisante
de la religion traditionnelle, en redécouvrant la mystique
qui l'anime.
2. Mouvements dérivés des Eglises protestantes américaines
Dans le fleuve du protestantisme africain d'origine américaine
convergent différents courants: celui du pentecôtisme,
né au début du XX siècle aux Etats-Unis,
qui met l'accent sur les dons visibles de l'Esprit; celui du fondamentalisme,
de la même période, qui naît en réaction
all'interprétation libérale de la Bible et à
l'engagement social des Eglises; celui de l'Evangile de la Prosperité
(Faith Movement), né dans les années 70, qui souligne
le pouvoir de la foi pour obtenir de Dieu la santé et la
prosperité économique. Dans la pratique il est difficile
de distinguer ces trois courants, qui peuvent coïncider dans
la même dénomination entièrement ou en partie
et intégrer des aspects de la religion traditionnelle africaine,
surtout si les protagonistes sont des Africains.
La perception d'un défi commun au plan doctrinal a porté
le Symposium des Conférences Episcopales d'Afrique et Madagascar
(SCEAM) à publier deux documents, "Les Nouveaux Mouvements
Chrétiens en Afrique et Madagascar" (Rome, 1992),
et "La Réponse catholique aux objections et incompréhensions
des Nouveaux Mouvements Chrétiens" (Rome, 1994).
Un autre défi est celui de l'expérience religieuse
offerte par les Eglises pentecôtistes, qui semble plus à
la portée du peuple africain. Dans ce sens le mouvement
charismatique catholique, très répandu en Afrique,
est perçu par beaucoup d'évêques comme étant
une contribution valide, même si partiale, pour répondre
à ce défi.
Le défi du "Faith Movement" est en même
temps théologique et politique. En effet le sens de la
Croix du Christ et la dimension eschatologique du christianisme
perdent leur force. D'autre part les riches mantiennent une bonne
conscience à propos de leur richesse, et les pauvres reçoivent
la promesse de pouvoir sortir de leur misère par la confiance
en Dieu. Cette justification religieuse de l'idéologie
capitaliste, appuyée par la droite religieuse américaine,
se trouve aussi dans des mouvements d'origine chrétienne,
mais plus éloignés de l'orthodoxie, comme les Témoins
de Jéhovah, les Mormons, l'Eglise de l'Unification, qui
adoptent des méthodes de diffusion basées sur des
techniques de "marketing".
3. Les mouvements ésotériques
En beaucoup de pays africains, surtout dans les grandes villes
et parmi les personnes les plus cultivées, nous assistons
à l'expansion de la culture ésotérique du
type "Nouvel-Age" qui est promue par de petits ou grands
groupes, plus ou moins secrets. Même si le "Nouvel
Age" apparaît comme un produit typique de la société
capitaliste occidentale, la vérité est que ce courant
séduit aujourd'hui l'élite intellectuelle africaine,
au Zaïre, au Cameroun, au Kenya comme au Nigéria.
Pendant le Synode pour l'Afrique plusieurs évêques
ont fait référence à ce phénomène
qui se présente comme une nébuleuse, sans une structure
claire. La culture ésotérique a la caractéristique
de se présenter publiquement sous les expressions des valeurs
universelles, réservant aux initiés les aspects
plus occultes, qui portent au renversement de la morale, de la
religion, des règles de convivence sociale. Ceci est perceptible
dans les mouvements magico-esotériques (comme Rose-Croix,
Ekankar, Graal, Templiers, Mahikari) ; et trouve des expressions
bouleversantes dans le courant sataniste qui conditionne, avec
ses mythes, un certain nombre d'étudiants et même
des personnes engagées dans les professions libres et dans
la politique. Beaucoup de gens refusent ce qui leur apparaît
une religion de souffrance et de soumission, qui n'apporte pas
le bonheur sur terre, et sont séduits par l'idéal
du surhomme, qui réalise ses rêves de richesse et
de pouvoir.
Les indications pastorales plus fréquentes vont dans
le sens de l'inculturation, de la vie des communautés,
de la formation. Dans quelques pays comme le Ghana, le Zaire,
la Côte d'Ivoire, on a pris au sérieux l'urgence
d'étudier ces phénomènes dans les instituts
supérieurs de pastorale.
Terminant ce bref aperçu à niveau continental,
nous pouvons remarquer que la pastorale de l'Eglise est interpellée
de façon différente selon les caractéristiques
de fond spécifique des mouvements qui se répandent:
- Les groupes qui se basent sur la Bible nous poussent à
rendre témoignage en tant que communautés qui vivent
joyeusement la Parole de Dieu et à encourager une connaissance
personnelle de la Parole de Dieu qui féconde la prière,
le rapport avec les autres et toute notre activité.
- Les groupes qui s'inspirent des religions orientales encouragent
à redécouvrir la primauté de la vie spirituelle
afin d'unifier l'homme et de le pacifier intérieurement,
en le mettant en harmonie avec l'univers; ils encouragent aussi
à redécouvrir la richesse de la tradition spirituelle
et mystique de l'Eglise et à chercher de nouvelles formes
d'expression pour la rendre accessible à l'homme d'aujourd'hui.
- Les groupes de tendance psychologique et thérapeutique
requièrent un discernement attentif sur ce qui réalise
l'homme ou le rend prisonnier.
- Le courant culturel du Nouvel-Age exprime souvent l'aspiration
àa la communion avec Dieu, la recherche d'unité
entre tous les hommes, la nécessité d'une image
optimiste du futur de l'humanité et du cosmos, qui nous
obligent à repenser le project chrétien sur l'homme
et sur la société.
3. Nouveaux défis
3.1. Débat social et juridique
La prolifération de nouveaux mouvements plus ou moins
religieux s'est accompagnée ces dernières années
d'un débat social croissant, alimenté par les tragédies
causées par certains d'entre eux. Pensons à ce qui
est arrivé avec l'Ordre du Temple Solaire en France et
au Canada, avec l'Aum Shinri-kyo au Japon ou avec le mouvement
ougandais Restauration des Dix Commandements de Dieu. D'autres
mouvements comme Scientologie et Falungong ont été
au centre de grandes polémiques. Les nouvelles formes de
religiosité constituent un défi, non seulement pour
l'évangélisation, mais aussi pour les valeurs fondamentales
de la société civile.
On sent aujourd'hui la nécessité d'approfondir
trois questions: comment défendre, non seulement la liberté
religieuse des groupes, mais aussi la dignité humaine de
chaque personne, menacée par les comportements sectaires?
Comment, dans une société pluraliste, protéger
le bien commun des projects déstabilisateurs de certains
mouvements? Quel statut juridique conférer aux associations
de caractère religieux?
En Europe, par exemple, nous assistons à un débat
enflammé sur la compétence de l'Etat quant à
la défense des citoyens et des familles, contre l'influence
de groupes qui, sous le prétexte de la liberté religieuse,
en viennent dans certains cas à exercer une activité
véritablement criminelle ou à nourrir des projets
subversifs. Le Conseil de l'Europe a approuvé, en juin
de 1999, un rapport sur les "activités illégales
des sectes", qui est un texte de compromis entre des courants
très opposés. L'idée centrale est qu'il ne
revient pas à l'Etat de distinguer entre "sectes"
et "religions", mais qu'il doit veiller à ce
que les normes communes soient également respectées
par les groupes qui se définissent comme "religieux",
et promouvoir la transparence et l'information.
Parallèlement, dans le contexte de la défense de
la liberté religieuse, s'affermit la tendance non seulement
à obtenir la reconnaissance juridique de toute organisation
qui se dit "religieuse", mais aussi à réserver
le même traitement que celui des Eglises ou des religions
majoritaires . On ne tient pas compte suffisamment du fait que
la valeur de la liberté religieuse n'a de sens que dans
le cadre du respect de la dignité humaine et des normes
qui régissent la vie en société selon des
principes de justice et de paix. En outre, le statut social et
juridique d'une Eglise ou d'une religion dans un pays donné
est le fruit de siècles d'histoire de cette communauté
humaine particulière. On ne peut mettre sur le même
plan n'importe quel groupe de création récente,
plus encore lorsque celui-ci n'est pas clair dans ses objectifs
ou suscite des réactions par sa manière d'agir.
Ces questions se posent aujourd'hui en Amérique Latine
comme en Afrique ou en Asie. L'Eglise doit donc repenser son rapport
avec la société. Il faut approfondir, d'une part
le rapport entre religion, éthique et société,
et de l'autre les règlements juridiques adaptés
à la nouvelle situation de pluralisme religieux. Etant
donnée l'importance de cette problématique pour
l'avenir de l'Eglise et de la société, il semble
nécessaire d'entreprendre des études interdisciplinaires,
au niveau national et international, sur ces thèmes .
3.2. Quel dialogue?
Dans les grands documents pastoraux de l'Eglise on cherche à
séparer le dialogue avec les grandes traditions religieuses
de l'humanité, de l'attitude envers les nouvelles expressions,
appelées souvent "sectes". Mais dans la pratique
les frontières ne sont pas nettes. Le dialogue se fait
au niveau des personnes. L'attitude de dialogue envers tout homme
- même à l'égard de ceux qui suivent des voies
tortueuses - ne doit faire aucune discrimination.
D'autre part le dialogue formel ou institutionnel avec les groupes
organisés exige un discernement préalable: nous
devons chercher à comprendre si les motivations qui les
animent sont authentiquement religieuses ou non; et éviter
de donner l'impression d'une reconnaissance officielle de l'Eglise
à des mouvements qui font du prosélytisme.
Le dialogue interreligieux influencé par les idées
du "Nouvel-Age" pose pour l'Eglise un défi particulier.
Dans le contexte, par exemple, du "Conseil pour un Parlement
des Religions du Monde" (Council for a Parliament of World
Religions) ou de l'"Initiative des Religions Unies"
(United Religions Initiative) on trouve souvent les présupposés
suivants:
- la religion chrétienne - associée souvent au
judaïsme ou à l'islam - est considéré
comme le prototype de la religion dogmatique et institutionnelle
qu'il faut dépasser;
- pour qu'elle puisse subsister, elle doit être purifiée
de toute prétention à la vérité, de
tout pouvoir, de toute forme extérieure, pour mettre en
lumière son noyau intime, spirituel;
- les religions asiatiques sont considérées comme
les moyens les plus adaptés pour parvenir à la sagesse
primordiale qui se trouve dans toutes les religions;
- les religions traditionnelles sont exaltées comme contenant
une plus grande sensibilité aux valeurs de la nature, du
respect pour la Terre et pour la spiritualité féminine;
- les tendances magiques, que le christianisme a dénoncées
comme étant de l'idolâtrie et de la superstition,
contiennent une vision significative du monde, qui doit se réaliser;
- quant au futur, un fort courant, qui a ses racines dans la Société
Théosofique, avance la thèse que nous serions en
marche vers une religion mondiale unique, une Eglise unique.
En répondant aux invitations à participer à
des activités multireligieuses, nous ne pouvons pas ne
pas examiner quel est le concept de dialogue ou d'"unité"
qui les anime. D'une manière générale, dans
la confrontation avec des adeptes d'autres religions, les chrétiens
doivent chercher à éviter deux écueils: celui
du relativisme, qui considère la voie du Christ aussi valide
que les autres; et celui du syncrétisme, qui défend
la "double appartenance" ou promeut la fusion des diverses
religions en une synthèse supérieure. Il faut former
les catholiques à une théologie chrétienne
des religions, adaptée à leur propre foi.
_______
Réunion de la Commission épiscopale allemande
"Weltkirche und Migration"
Siegburg, 16-17 avril 2002
.
|