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MEMORANDUM AU SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS
UNIES
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1.Nous, Cardinal, Archevêques et Evêques
de l’Eglise catholique en République Démocratique
du Congo, réunis en Comité Permanent du 09
au 14 février 2004 ; fidèles à notre mission
de Pasteurs du peuple de Dieu qui se trouve en ce pays ; solidaires
de la souffrance qu’endure notre peuple depuis le déclenchement
en 1996 d’une longue guerre dont le bilan en vies humaines
est le plus lourd du Continent depuis la période de l’esclavage,
avons pris la résolution d’adresser à Votre
Excellence un mémorandum par lequel nous exprimons en premier
lieu la reconnaissance de notre peuple envers le système
des Nations Unies, présentons ensuite le triste bilan de
la guerre, nos préoccupations au sujet de la paix et de la
justice dans notre pays ainsi que dans la sous-région des
Grands Lacs, et enfin vous soumettons nos propositions.
2. La Conférence Episcopale Nationale du Congo élève
la voix au nom des millions de Congolaises et Congolais qui ont
bénéficié et bénéficient encore
de l’assistance du système des Nations Unies à
travers leurs agences spécialisées. Cette aide soulage
tant soit peu la souffrance d’innombrables personnes abandonnées,
notamment dans les secteurs de la santé, de l’alimentation
et de l’éducation. Cette assistance a permis de maintenir
l’espoir aux moments les plus sombres de l’histoire
de notre pays.
3. Notre reconnaissance s’adresse particulièrement
à Votre Illustre Personne pour les efforts que vous ne cessez
de déployer afin de mettre fin à la guerre.
4. Dans la crise qui secoue notre pays, nous nous souvenons des
pertinentes résolutions prises par le Conseil de Sécurité
des Nations Unies, notamment la résolution 1234 du 9 avril
1999 établissant l’agression de notre pays par le Rwanda,
l’Ouganda et le Burundi ; la résolution 1291 du 24
février 2000 créant la Mission d’Observation
des Nations Unies au Congo (MONUC) ; la lettre de Votre Excellence
du 15 octobre 2002 au Président du Conseil de Sécurité
instituant la Commission d’enquête sur les pillages
et l’exploitation illégale des ressources naturelles
de la République Démocratique du Congo ; ainsi que
la résolution 1493 du 28 juillet 2003 qui modifie le mandat
de la MONUC en renforçant ses pouvoirs d’action sur
le terrain au profit de la population congolaise.
5. Par cet ensemble de résolutions, le Conseil de Sécurité
cherche à rétablir le droit bafoué et à
répondre aux aspirations légitimes du peuple congolais
qui n’a jamais voulu de la guerre ni de la balkanisation du
pays. «L’unité nationale, l’intégrité
territoriale et la souveraineté de la République Démocratique
du Congo ne sont pas négociables » [1].
Rappel du bilan de la guerre
6. En cinq ans d’affrontements, le bilan de cette guerre injustifiée
n’est pas encore fait. Mais l’on sait que près
de 3 millions de Congolaises et Congolais sont morts, les uns fauchés
par les balles, les autres emportés par la faim et les maladies
que l’on aurait soignées s’il n’y avait
pas eu de guerre. A ce jour, notre pays bat le record des déplacés
de guerre, avec environ 1,5 millions de personnes qui vivent dans
des conditions très précaires et qui sont la preuve
vivante de la prise en otage du peuple congolais par ceux qui ont
conçu ou exécutent le plan de guerre. Que de familles
détruites ! Que d’orphelins ! Que de viols ! Que d’estropiés
! Que d’enfants arrachés à leurs familles, soustraits
à l’éducation à l’humanité
pour être enrôlés de force dans la guerre ! Des
dizaines de milliers d’enfants congolais apprennent ainsi
à tuer leurs frères !
7. Outre les pertes en vies humaines, la guerre a engendré
des fissures graves dans la nation. On a semé, à dessein,
la haine dans les cœurs des fils et filles du pays, tentant
ainsi de briser l’édifice construit en un siècle
d’histoire commune. Un pillage systématique des richesses
du pays est organisé : exploitation illégale de nos
ressources minières, destruction de nos parcs et réserves
naturelles, destruction des infrastructures, notamment les infrastructures
sociales comme les écoles, les hôpitaux et les églises.
Qui pis est, dans un pays où le peuple est très attaché
au sacré, les envahisseurs ont profané des lieux de
culte et ont commis d’autres abominations dans l’objectif
de saper l’autorité morale et de l’Eglise et
du pouvoir traditionnel, en vue de faire perdre au peuple ses repères
fondamentaux.
Excellence Monsieur le Secrétaire Général,
8. Comme vous le savez, cette guerre est la plus meurtrière
que le Continent africain ait connue. D’aucuns la qualifient,
à juste titre, de première guerre mondiale africaine.
Car non seulement elle a impliqué plus de neuf Etats africains
avec leurs parrains occidentaux, mais elle concerne aussi les intérêts
vitaux du Continent. Pourtant, les richesses pour lesquelles on
se bat en République Démocratique du Congo, certes
propriété inaliénable du peuple congolais,
appartiennent également au patrimoine africain. L’exploitation
rationnelle de ces richesses permettrait sans nul doute de résoudre
nombre de problèmes à travers le Continent. Le coup
porté contre la République Démocratique du
Congo l’est inévitablement contre les peuples d’Afrique,
et donc contre l’humanité entière.
9. Conscients de ce que ces politiques délibérées
de destruction planifiée de notre peuple ont fait de la RDC,
nous remercions toutes les personnes qui agissent pour la paix dans
le monde, en général, et pour mettre fin à
la guerre dans notre pays, en particulier. Elles travaillent à
l’avènement d’un monde juste et épris
de paix. A la suite du Christ, notre Maître et Seigneur, nous
disons : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés
fils de Dieu » (Matthieu 5, 9).
Nos préoccupations
10. Malgré les accords et les rapprochements entre les gouvernements
et les belligérants, nous déplorons la persistance
des combats et des pillages sur le terrain, à l’Est
de la RDC.
11. De notre point de vue, il apparaît clairement que les
pays agresseurs sont instrumentalisés par des puissances
étrangères qui leur apportent le soutien politique,
financier et militaire. Les rapports du Conseil de Sécurité
sur les pillages des ressources naturelles et économiques
de la RDC l’ont confirmé.
12. Dans la sous-région des Grands Lacs, il circule des quantités
impressionnantes d’armes qui alimentent les conflits en liaison
avec les exploitations frauduleuses du bois, du café, ainsi
que des mines de diamant, d’or et de coltan. Nous savons que
la plupart des armes légères proviennent de certains
pays limitrophes.
13. Sur ce volet militaire, il circule dans la région trop
de personnes armées, dont un grand nombre échappe
au contrôle des commandements militaires reconnus. Même
ceux qui sont recensés constituent une source permanente
d’insécurité pour la population civile, à
cause du manque d’encadrement.
4. Sur le plan politique, la République Démocratique
du Congo déploie des efforts louables pour mettre fin à
la crise de légitimité des institutions qui est l’une
des causes de la guerre. Par contre, les régimes en place
dans les pays agresseurs ne nous semblent pas s’attaquer sérieusement
aux causes de leurs conflits internes qui débordent toujours
vers la République Démocratique du Congo. C’est
du reste ce que déclaraient, il y a près de cinq ans,
les Evêques de trois pays des Grands Lacs : « Une paix
durable ne peut être effective que dans le dialogue entre
les différents fils de chacun de nos pays. Ce dialogue doit
viser une réconciliation sincère, fondée sur
la justice et le pardon. Ce dialogue doit viser à l’établissement
d’un ordre constitutionnel consensuel et à l’instauration
d’un Etat de droit porté par une culture démocratique
» [2].
Nos proposition
Pour asseoir la paix dans notre pays et dans la sous-région
15. La Conférence Episcopale Nationale du Congo estime indispensable
la signature solennelle d’une déclaration de fin de
guerre par les belligérants. Cette déclaration doit
être assortie de sanctions encourues par toute personne ou
tout mouvement qui relancerait les hostilités. Parmi ces
sanctions, il doit y avoir la disqualification dans le processus
électoral, la destruction par la MONUC de la base logistique
militaire, la mise hors-la-loi du mouvement politique responsable
de la violation de cet accord, ainsi que l’ouverture d’un
dossier judiciaire contre les dirigeants du mouvement devant la
Cour Pénale Internationale. Par cette déclaration,
on ordonnera la dissolution des milices. En dehors de l’Armée
Républicaine, on ne peut reconnaître aucune existence
légale à des groupes armés, qu’il s’agisse
des forces d’autodéfense locales, des milices personnelles,
voire des troupes maintenues, en dehors de l’Armée
nationale intégrée.
16. La solution à la crise interne ayant trouvé partiellement
un début de solution (Accord de Pretoria et Gouvernement
d’union nationale), la Conférence Episcopale Nationale
du Congo estime que le moment est venu de tenir la conférence
internationale sur la région des Grands Lacs sous l’égide
de l’ONU et de l’Union Africaine. Cette conférence
devra aboutir, entre autres, à la signature d’un pacte
de non-agression entre les Etats de la sous-région des Grands
Lacs, pacte assorti des sanctions prévues à cet effet.
Les Evêques catholiques de la République Démocratique
du Congo sont prêts à apporter leur modeste contribution
pour la réussite de cette initiative.
17. Sur le plan économique, la Conférence Episcopale
Nationale du Congo souhaite instamment la tenue, sous l’égide
des Nations Unies, d’une conférence internationale
réunissant les multinationales, les représentants
des pays du G8 et le Gouvernement congolais pour mettre fin à
la criminalisation de l’économie congolaise. Cette
conférence économique est une urgence et une nécessité
pour notre pays. Elle sera l’occasion de faire la lumière
sur les marchés litigieux passés entre les investisseurs
et les belligérants, en même temps qu’elle servira
à élaborer des contrats en bonne et due forme avec
la RDC. De même, l’épiscopat insiste sur l’exigence
de préserver la faune et la flore congolaise, et d’épargner
pour les générations futures les ressources financières
provenant de l’exploitation des minerais épuisables.
Les résolutions fondamentales prises lors de cette conférence
seront exécutoires et assorties de sanctions.
18. En vue de réduire au minimum le risque de guerre entre
Etats de la Sous-région, la Conférence Episcopale
Nationale du Congo propose que sous l’égide des Nations
Unies, il soit institué un cadre permanent de concertation
entre les Chefs d’Etats du Rwanda, du Burundi, de l’Ouganda
et de la RDC.
19. Attentifs aux signes des temps, les Evêques de la RDC
encouragent le Conseil de Sécurité des Nations Unies
à poursuivre les programmes de désarmement de la planète,
notamment en décrétant la cessation de la fabrication
d’armes et en élargissant le programme du désarmement,
du domaine nucléaire aux autres types d’armes automatiques
fabriquées dans l’intention de tuer les êtres
humains. L’évolution actuelle de notre monde tend vers
la fin des armées conçues comme des machines de la
mort, en faveur des armées qui soient au service du développement,
de la paix et de la fraternité.
b. Pour réparer les torts causés par la guerre et
reconstruire le pays
20. La Conférence Episcopale Nationale du Congo soutient
la création d’un Fonds de Solidarité Internationale
pour la RDC. Ce fonds spécial, non remboursable, servira
à : réparer les dommages subis par la RDC depuis 1994,
lesquels ont été provoqués par la présence
massive des réfugiés d’une part, et par les
agresseurs, leurs commanditaires et leurs complices congolais, d’autre
part ; reconstruire les villes et villages détruits par la
guerre ; construire, à travers tout le territoire national,
des infrastructures, notamment les routes de desserte agricole dans
les collectivités locales et des infrastructures sociales
(écoles, centres universitaires, centres de santé,
etc.) Ce fonds de solidarité internationale n’annule
en rien le devoir et l’obligation de justice et de réparation
qui s’imposent de la part des pays agresseurs vis-à-vis
du peuple congolais pour les dommages leur infligés.
21. Que l’ONU s’engage résolument à soutenir
la « Commission Vérité et Réconciliation
» de la RDC, afin que justice soit rendue aux victimes. Ainsi
pourra-t-on faciliter le pardon mutuel et la réconciliation
entre le peuple et ses dirigeants, les dirigeants entre eux, le
peuple avec lui-même, ainsi que entre les dirigeants et les
peuples de la sous-région des Grands Lacs.
22. La RDC ne retrouvera la paix et la stabilité que moyennant
le respect de la Constitution, l’organisation des élections
libres, démocratiques et transparentes ; l’installation
pacifique des institutions légitimes issues de celles-ci
; et le soutien des institutions de la jeune démocratie par
la Communauté Internationale. Aussi l’épiscopat
congolais demande-t-il au Conseil de Sécurité des
Nations Unies de faire respecter le calendrier de l’Accord
global et inclusif, et d’y apporter un appui financier et
logistique conséquent.
Conclusion
Excellence Monsieur le Secrétaire Général,
23. La réponse favorable aux présentes propositions
que nous, Pasteurs du Peuple de Dieu qui est au Congo, soumettons
à Votre sage appréciation, permettra, à coup
sûr, à la société congolaise de repartir
d’un bon pied et d’occuper la place qui lui revient
dans le concert des Nations.
Bénédiction
24. Nous prions le Seigneur Dieu de daigner apporter à Votre
Excellence la lumière et la sagesse nécessaires, en
vue de bien conduire les institutions de l’Organisation des
Nations Unies, qui représentent l’espoir et la conscience
de l’humanité, afin que, grâce à elle,
le monde connaisse la paix et la sécurité.
Veuillez agréer, Excellence Monsieur le Secrétaire
Général, l’expres-sion de notre haute considération.
Fait à Kinshasa, le 14 février 2004 |