S.E. MGR ROBERT SARAH
SECRETAIRE DE LA CEP
Eminence,
Excellence Mgr. Théodore-Adrien Sarr, Président
de la CERAO
Excellences et chers Confrères dans l'Episcopat,
SALUT,
C'est au nom de Son Eminence, le Cardinal Crescenzio Sepe, Préfet
de la Congrégation pour l'Evangélisation des Peuples,
que je prends la parole pour vous saluer. Il y a quelques jours
encore, il espérait être présent parmi vous,
mais il a dû renoncer. Je peux vous assurer qu'il est
de cur avec cette Assemblée dont il avait pu rencontrer
le Conseil Permanent à Abidjan, il y a un an.
Mais avant tout, je voudrais vous exprimer la pensée
et les salutations affectueuses du Saint-Père pour notre
continent et particulièrement pour l'Eglise d'Afrique.
Je peux vous assurer que, dans sa profonde sollicitude, il vous
porte dans sa prière, il est proche de chacun de vous,
et traduit, de manière concrète au quotidien,
la communion de l'Eglise Universelle à votre égard.
Je salue et remercie S.E. Mgr Jean-Gabriel Diarra, Président
de la Conférence épiscopale du Mali, S.E. Mgr
Jean Zerbo, Archevêque de Bamako, et tous les Evêques
du Mali qui nous accueillent, en nous offrant la généreuse
hospitalité d'une amitié chaleureuse et fraternelle.
Je salue S.E. Mgr Laurent Monsengwo Pasinya, Président
du SCEAM [Symposium des Conférences Episcopales d'Afrique
et de Madagascar], qui a voulu par son amitié et sa présence
nous signifier une fois de plus, de manière concrète,
la communion de l'Eglise-Famille de Dieu que nous désirons
b tir en cette Afrique si déchirée et chargée
de souffrances.
La pensée du Dicastère va vers toutes les communautés
que vous représentez, mais de manière particulière
vers ceux qui traversent de grandes épreuves en ce moment,
notamment nos frères et surs de Côte d'Ivoire,
dont la tragédie rejaillit sur tous les pays de la région.
J'évoque aussi le grave accident du Joola au Sénégal,
un événement dramatique qui a été
stigmatisé et identifié comme la conséquence
et le douloureux résultat d'une pauvreté de plus
en plus cruelle, d'une injustice toujours plus grande et d'une
dégradation des consciences devenues insensibles à
la vérité et aux valeurs humaines fondamentales.
Ils sont nombreux aujourd'hui les hommes et les femmes des pays
que vous représentez qui crient "Eloi, Eloi, lama
sabactani?" [Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné].
Comme un des vôtres, j'entends ce cri et je vois ce "visage
de souffrance" du Christ qui émerge de l'Afrique
et plus encore de vos curs de Pasteurs, auxquels je souhaite
exprimer par ma présence, la compassion, la solidarité,
la prière et la sollicitude de la Congrégation
pour l'Evangélisation des Peuples.
Chaque rencontre d'Evêques est une célébration
ecclésiale fraternelle, un "creuset de la collégialité
et une expression particulière de la communion affective
et effective" [E.I.A. n 2]. Les réunions qui marquent
la vie de votre Conférence régionale sont autant
d'étapes de votre marche collégiale en Eglise-Famille,
un pèlerinage sur le chemin de la Sainteté, un
voyage commun sur les pas du Bon Pasteur qui visite et anime
son Peuple confié à vos soins. L'Assemblée
de Bamako est donc un autre kairós dont le Seigneur nous
fait grâce.
LE THEME DE L'ASSEMBLEE
Le Synode pour l'Afrique et le Grand Jubilé ont dégagé
des orientations pastorales que les Conférences Episcopales
et les Synodes diocésains ont essayé de mettre
en pratique. C'est bien le Saint-Père, qui accueillant
le désir des Evêques, à l'occasion de ces
événements, n'a de cesse de nous encourager à
renouveler nos méthodes de travail. "C'est dans
les Eglises locales que l'on peut fixer les éléments
concrets d'un programme - objectifs et méthodes de travail,
formation et valorisation du personnel, recherche des moyens
nécessaires - qui permettent à l'annonce du Christ
d'atteindre les personnes, de modeler les communautés,
d'agir en profondeur par le témoignage des valeurs évangéliques
sur la société et sur la culture" [NMI n
29]. Mais il ne suffit pas, dit le Pape Jean-Paul II, de renouveler
les méthodes pastorales, ni de mieux organiser et de
mieux coordonner les forces de l'Eglise, ni d'exploiter avec
plus d'acuité les fondements bibliques et théologiques
de la foi: il faut susciter un nouvel "élan de Sainteté"
dans toutes les communautés chrétiennes, et en
particulier chez vos proches collaborateurs, les Prêtres,
les Religieux, les Religieuses et les Catéchistes Car
"la Sainteté est un fondement essentiel et une condition
absolument irremplaçable pour l'accomplissement de la
mission de salut de l'Eglise". [cf. RM n° 90].
Je voudrais humblement suggérer, ici, et soumettre à
votre appréciation la perspective d'une commémoration,
en l'An 2004, du dixième anniversaire de l'Assemblée
Spéciale pour l'Afrique du Synode des Evêques.
Cette commémoration porterait l'attention et mettrait
l'accent sur la formation qualifiée et la Sainteté
des futurs Prêtres, des Prêtres et de tout le Peuple
de Dieu.
Au cours de cette Assemblée, Vous avez choisi de réfléchir
de manière opportune sur la restructuration et la redynamisation
de la CERAO [Conférence Episcopale Régionale d'Afrique
de l'Ouest] par l'élaboration de nouveaux Statuts et
par une meilleure qualification méthodologique de son
action. Cette volonté manifeste de manière évidente
vos efforts en vue d'une solidarité pastorale organique
et l'expression de la collégialité de votre Conférence
Episcopale dont l'identité se trouvera plus enrichie
et plus forte dans l'union avec l'AECAWA [Association of the
Episcopal Conferences of Anglophone West Africa], à travers
une vision pastorale plus large. C'est le signe d'une Eglise-Famille
qui grandit, se consolide et mesure l'ampleur de sa mission
évangélisatrice. Le Dicastère vous félicite,
car c'est à la fois un signe de maturité ecclésiale
et de responsabilité pastorale accrue.
Dans cette action à long terme, je vous invite à
considérer dans vos choix et dans votre action, le primat
de la grâce pour le service et dans le service. L'efficacité
de votre action, à travers de nouvelles méthodes,
se nourrit de "la conscience du don reçu du Christ"
et dans la foi et dans l'Eglise. Pour vous Pasteurs, la tâche
est délicate et complexe car les programmes d'action
ont pour objectif d'aider des hommes et des femmes, "pierres
vivantes", à s'investir dans la construction de
l'Eglise, " le Corps du Christ, au terme de laquelle nous
devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu'un
dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à
constituer cet Homme parfait, dans la force de l'âge,
qui réalise la Plénitude du Christ " [Ep
4,12-13].
LES DEFIS DU TROISIEME MILLENAIRE
En cette nouvelle étape de l'histoire chrétienne
de notre continent, nombreux sont les défis dûs
à la faiblesse de notre Foi, à la crise multisectorielle
de nos Sociétés et aux mutations technologiques.
Pour aujourd'hui, je n'en retiendrai que trois : la Sanctification,
l'Evangélisation et la Paix.
A) La SAINTETÉ
Le premier, je l'ai déjà évoqué:
la Sainteté de l'Eglise et de ses membres. Duc in Altum.
Le Pape Jean-Paul II nous invite à aller en eaux profondes
dans la direction de la Sainteté. C'est Dieu qui nous
veut ainsi. "Vous donc vous serez Saints, parce que moi,
le Seigneur, votre Dieu, je suis Saint " [Lv 19.1]. Saint-Paul,
à son tour, nous rappelle que la volonté de Dieu,
c'est notre sanctification [cf 1Th 4,3].
B) L'ÉVANGÉLISATION
La perspective ouverte par le Troisième Millénaire
nous engage tous, selon
les indications du Synode continental et des dernières
déclarations du SCEAM, à "promouvoir l'évangélisation
dans la coresponsabilité" [E.I.A n 4]. Et toute
l'Eglise doit devenir missionnaire parce que missionnaire par
nature. Tous, Evêques, Prêtres, Religieux et Religieuses,
laïcs, hommes et femmes, jeunes et vieux, avons reçu
du Christ la mission d'aller par le monde entier proclamer la
Bonne Nouvelle à toute la création [cf Mc16, 15]
C'est là notre deuxième défi que nous avons
à affronter avec de nouvelles énergies et une
plus grande détermination.
En effet, "Aujourd'hui comme hier, la mission reste difficile
et complexe ; aujourd'hui comme hier elle requiert le courage
et la lumière de l'Esprit. Nous vivons souvent le drame
de la première communauté chrétienne, qui
voyait des foules incrédules et hostiles "se rassembler
de concert contre le Seigneur et contre son Oint" [Act
4, 26]. Comme hier, il faut prier pour que Dieu nous donne l'audace
de proclamer l'Evangile; il faut scruter les voies mystérieuses
de l'Esprit, et se laisser conduire par lui à toute la
Vérité [cf. Jn 16,13]" [RM n 87].
Dans une Afrique tourmentée par la souffrance et meurtrie
par les guerres et les violences, dans une Afrique en plein
désarroi, dans un monde de plus en plus hostile ou indifférent
au Christ et à son Evangile, aux valeurs humaines fondamentales,
et à cause de la gravité des dangers qui nous
menacent, il y a urgence de proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.
A nos chrétiens fervents et à ceux qui s'en sont
laissés détourner, il faut redonner l'Evangile
qui nous fait redécouvrir les richesses débordantes
du Christ. A ceux qui ignorent Jésus-Christ et aux non-baptisés,
il faut annoncer qu'il sont, eux aussi, "admis au même
héritage, membres du même Corps, bénéficiaires
de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par
le moyen de l'Evangile" [Ep 3,6]. Et proclamer l'Evangile,
c'est dire à tout homme qu'il est appelé à
devenir un authentique fils de Dieu, habité par l'Esprit-Saint
qui diffuse en lui un Amour filial. Et cette merveilleuse élévation
de sa nature donne à l'homme spirituel une nouvelle finalité:
l'union à Dieu. "Devenir participants de la nature
divine " [2P 1,4]. "Devenir un seul et même
être avec le Christ " associé au mystère
pascal, devenant conforme au Christ dans sa mort et sa résurrection,
voilà la vocation dernière de l'homme [Rm 6,5;
Ga 2,19-20]. L'homme retrouve ainsi sa dignité et sa
splendeur première, lui qui a été créé
à l'image et à la ressemblance de Dieu.
C) RÉTABLIR LA PAIX ET LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE
HUMAINE
Quand nous proclamons le Salut en Jésus-Christ, nous
proclamons la dignité de l'homme et de tout homme.
Hier c'était le Rwanda, le Burundi, l'Angola et les deux
Congo; et puis ce fut le Liberia et la Sierra Leone. Aujourd'hui,
c'est la Côte d'Ivoire! Que peut faire l'Eglise et que
doit-elle faire pour contribuer au rétablissement de
la Paix, au respect de la vie et de la dignité humaine?
Que pouvons-nous dire et faire individuellement et collégialement
quand la paix civile est menacée dans un pays? Certes,
nous avons immensément contribué à la Paix,
à l'équilibre social et à la construction
progressive et harmonieuse des identités nationales.
Mais, la guerre fait rage et démolit l'Afrique, le sang
continue de couler, nos sociétés se durcissent
et se fissurent, faute de dialogue.
Et pourtant les peuples d'Afrique ont une riche histoire de
coexistence pacifique, d'alliances sociales. Il y a un patrimoine
de valeurs que nous devons enrichir et consolider avec le trésor
de l'Evangile afin que l'Eglise reste partout le rempart contre
la haine et la destruction. Le désespoir du psalmiste
retentit tous les jours dans le cur de l'Afrique: "l'angoisse
est proche, je n'ai personne pour m'aider " [Ps 22,12].
L'Afrique est écartelée, rouée de coups
par les brigands, oubliée et abandonnée par tous,
comme cet homme de l'Evangile que rencontre le Bon Samaritain
[cf Lc10,16-27]. Tous, de l'intérieur et de l'étranger,
lui donnent les moyens de s'autodétruire, de laisser
piller ses richesses et de détruire ses valeurs culturelles
et humaines. Et j'entends encore les paroles de Jean Paul II:
"Je vous lance un défi aujourd'hui , un défi
qui consiste à rejeter un mode de vie qui ne correspond
pas au meilleur de vos traditions locales et de votre foi chrétienne
" [E.I.A n 48].
Au moment où les interrogations, le désarroi,
le bruit des canons, la souffrance et la mort écrasent
le cri de douleur des blessés de la vie, les marginalisés
et abandonnés, l'Eglise d'Afrique a besoin de hérauts
de l'Evangile que vous êtes, comme intendants des mystères
de Dieu. Soyez des artisans de réconciliation, de paix
et de pardon. Le pardon est une forme éminente du don
de Dieu dans la nouveauté de l'Evangile. Pour les chrétiens
qui contemplent le Christ en croix, la paix est un Visage, la
paix est une Personne. "Christ est notre Paix" [Ep.2,14]!
En plus des destructions violentes et spectaculaires qui accablent
nos pays, d'autres menaces aussi graves pèsent sur nos
sociétés et sur l'Eglise. [Madame Marguerite Peters
que nous avons le plaisir d'accueillir à cette Assemblée,
nous en parlera amplement prochainement ]. Il y a de véritables
stratégies, des idéologies, des programmes, des
groupes qui visent à la destruction des valeurs, celles
de nos sociétés et celles de l'Evangile. Il est
important et urgent que nous en prenions conscience en ayant
une information compétente, sûre et détaillée.
Tout le Peuple de Dieu a besoin d'une formation solide et profonde,
non seulement dans la connaissance de l'Ecriture, et l'enseignement
du Magistère, mais aussi d'une connaissance éclairée
des grandes questions, des graves difficultés et des
perversions du monde, car l'esprit du mal est de plus en plus
à l'uvre. "La promotion de la justice et en
particulier la défense des droits humains ne peut être
laissée à l'improvisation" [cf E.I.A n 106].
A ce sujet, il me semble opportun d'encourager l'Eglise en Afrique
de l'Ouest à travailler encore davantage pour établir
des Commissions Justice et Paix qui soient actives. Le Conseil
Pontifical, qui en est chargé, est totalement disponible
pour aider à la constitution et à la formation
de pareilles structures. Je voudrais rappeler ici ce que le
Cardinal Sepe et moi-même suggérions l'année
dernière, lors de votre Conseil Permanent, à Abidjan,
sur l'impérieuse nécessité de mettre en
oeuvre une véritable pastorale pour la formation des
Elites chrétiennes, en vue d'une meilleure gestion de
la vie politique, économique, culturelle et sociale.
D'où l'urgence de la création et de l'a réalisation
effective de l'Université Catholique de l'Afrique de
l'Ouest, en vue de préparer " les laïcs à
jouer pleinement leur rôle d'animation chrétienne
de l'ordre temporel (politique, culturel, économique,
social), qui est une caractéristique de la vocation séculière
du laïcat "[E.I.A n°75]
CONCLUSION
Eminence, et chers Confrères, ne vous laissez pas gagner
par le découragement encore moins par le pessimisme qui
est contraire à l'espérance chrétienne
dont vous êtes les garants. Au lieu de nous lamenter sur
la situation actuelle du Continent et du monde, rangeons-nous
à la manière de voir de Jean Paul II : en ce temps
de l'histoire "Dieu ouvre à l'Eglise les horizons
d'une humanité plus disposée à recevoir
la semence évangélique
Le moment est venu
d'engager toutes les forces ecclésiales dans la Nouvelle
Evangélisation". Votre ministère peut paraître
lourd et contraignant. Mais l'offrande de vos vies et votre
engagement au quotidien ont une riche et mystérieuse
fécondité qui enracine l'Eglise. En cette année
du Rosaire, j'invoque, en terminant, la Vierge Marie, Notre-Dame
d'Afrique, afin qu'elle vous guide et vous accompagne chaque
jour dans le cheminement de la vie intérieure en Dieu
et avec Dieu et vers une contemplation toujours plus intime
du Visage du Christ pour rendre honneur au Père dans
la communion de l'Esprit.