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Déclaration des évêques
de Côte d'Ivoire
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"L'impunité dont jouissent certains
individus amène au triste constat qu'en Côte d'Ivoire,
il n'y a pas de véritable pouvoir étatique"
Au moment où tous les regards sont tournés vers
Paris pour une solution possible à la crise ivoirienne,
les évêques de Côte d'Ivoire réunis
à Abengourou ,à l'occasion de la 75e assemblée
plénière de la Conférence épiscopale
qui s'est tenue du 14 au 19 janvier, ont, dans une déclaration
lue par le vice-président de la Conférence épiscopale,
Mgr Laurent Mandjo, dépeint les maux qui minent la société
ivoirienne. Une société " fragilisée
" selon eux par l'hypocrisie, le mensonge, et rongée
par l'impunité et le laxisme, le manque d'amour et de liberté
Ils
proposent par ailleurs des solutions de sortie de crise.
Comme chaque année, au mois de janvier, vos
frères, les Evêques de Côte d'Ivoire, se sont
réunis pour examiner les problèmes de l'Eglise en
terre ivoirienne, à savoir son développement, son
expansion, le fonctionnement de ses institutions... L'Eglise est
insérée dans une société; elle fait
corps avec elle. Les problèmes sociaux ne la laissent donc
pas indifférente. Ainsi la crise que traverse notre pays
était au centre, non seulement de nos travaux, mais aussi
de nos réflexions et surtout de nos prières et célébrations.
Nous avons prié pour la paix dans notre pays, pour la réconciliation
de tous ses fils et filles.
A présent, nous voulons jeter avec vous un regard sur notre
société ; un simple diagnostic nous révèle
qu'elle est malade. Les maux dont elle souffre sont : le mensonge
sous toutes ses formes, l'injustice et l'impunité, le manque
d'amour et de liberté. Nous voulons ensuite vous proposer
ce que nous envisageons pour sortir de cette crise et consolider
la paix sociale dans notre pays, à la lumière des
4 piliers que présente le récent document pontifical
pour instaurer la paix dans le monde, à savoir : la vérité,
la justice, l'amour et la liberté.
I/Regard sur la société ivoirienne
1. 1 Une société fragilisée
Une des caractéristiques de notre démocratie est
le mensonge. En Côte d'Ivoire, on cultive le mensonge. Nous
sommes confrontés à une crise de la vérité.
Trop de mensonges faussent le débat politique. L'hypocrisie
a façonné nos comportements, la duplicité
est devenue la norme dans nos relations humaines ; le non-respect
de la parole donnée mine la concrétisation de nos
engagements. L'hypocrisie semble avoir été institutionnalisée;
mensonges et demi-vérités jalonnent les discours.
Dans notre pays, on peut fomenter un coup d'Etat et ne jamais
savoir qui en sont les auteurs et les commanditaires. On peut
découvrir un charnier et ne jamais connaître celui
qui l'a planifié et mis à exécution. Jusqu'à
ce jour et malgré la tenue du Forum national pour la réconciliation,
on ignore les auteurs et les commanditaires du premier coup d'Etat.
Malgré l'enquête diligentée, le mystère
entoure toujours le charnier de Yopougon.
En fait, si la société s'enlise de la sorte dans
le mensonge, c'est que le spectre des enlèvements, des
assassinats et des menaces de mort plane sur la tête de
ceux qui osent dire la vérité. Certaines personnalités
sont ainsi contraintes à la vie clandestine.
Les relations entre partis politiques laissent à désirer
: conflits entre partis politiques, critiques négatives
et destructrices, alliances contre nature ou suicidaires, oppositions
systématiques aux idées et innovations du parti
au pouvoir, perte du sens de l'intérêt supérieur
de la nation au profit des intérêts particuliers
et partisans.
1. 2 L'impunité et le laxisme
L'impunité et le laxisme rongent aussi notre société.
Un individu peut être pris la main dans la pâte et
continuer de vivre en toute quiétude comme si de rien n'était.
On peut être condamné par le tribunal et se retrouver
aussitôt en liberté ou en dehors du pays.
L'exercice du pouvoir dans notre pays, au niveau des institutions
républicaines, est des plus laxistes. On y relève
un manque flagrant de fermeté face à des dérives
dangereuses qui méritent une réaction prompte et
décisive. L'impunité dont jouissent certains individus
amène au triste constat qu'en Côte d'Ivoire il n'y
a pas de véritable pouvoir étatique.
1.3 Le manque d'amour
Aux yeux de nombre d'Ivoiriens, l'honnêteté, l'intégrité
et la justice semblent des valeurs d'un autre âge. La recherche
excessive du confort, la course effrénée à
l'argent, la soif excessive de l'argent orientent malheureusement
la vie des Ivoiriens. L'argent est devenu un critère de
reconnaissance de la dignité humaine. C'est ici que se
trouve la source de nos divisions, y compris la division au sein
de nos institutions républicaines comme l'armée
ou les partis politiques. On est membre d'un parti politique non
pas à cause de l'idéal ou du programme de développement
proposé, mais en fonction de l'intérêt financier
que l'on peut retirer ou du poste à occuper.
La presse ivoirienne n'est pas en reste, elle qui, dans sa grande
majorité, est à la solde des chefs de partis politiques.
Nous savons qu'un pays ou un royaume divisé court à
sa perte.
1.4 Le manque de liberté L'Ivoirien pense qu'il jouit d'une
grande liberté mais, en fait, il est semblable à
un prisonnier qui ignore son état réel de vie. L'Ivoirien
a tendance à s'agripper à ceux qui le font vivre
et le soutiennent financièrement. La situation de guerre
que nous vivons en ce moment semble être le résultat
des valeurs que nous avons bafouées, foulées au
pied et qui ont pour nom la vérité, la justice,
l'amour, la liberté. Mais nous avons foi en un avenir meilleur
; acceptons de faire place à ces valeurs dans notre société.
II/Propositions de sortie de crise
2. 1 Le devoir de vérité s'impose
à tous.
Il s'impose à tous, de manière particulière
il s'impose à tous les acteurs de la vie politique afin
de libérer la Côte d'Ivoire. L'heure est venue de
nous débarrasser du langage de mensonge, de quitter l'arène
des coups bas et de la duplicité, de l'hypocrisie, pour
adopter désormais le langage de la vérité
libératrice et constructive.
2.2. Le devoir de liberté.
Cet engagement à emprunter le chemin de la vérité
doit s'accompagner de la ferme résolution de vouloir uvrer
pour notre libération. L'Ivoirien doit accepter de se libérer
par rapport à la puissance de l'argent et à la soif
du pouvoir ; le pouvoir est donné en vue du service et
non pour se servir. Et cela, nos hommes politiques doivent le
comprendre et l'admettre une fois pour toutes.
L'acquisition de la liberté passe par l'arrêt définitif
des escadrons de la mort, l'arrêt définitif de toute
stratégie visant à détruire la vie humaine.
La laïcité de l'Etat doit être sauvegardée
à tout prix pour garantir la liberté religieuse.
Que chaque communauté religieuse pratique sa foi sans prendre
les hommes politiques en otage et sans être l'otage d'hommes
politiques. Que les communautés religieuses se respectent
mutuellement.
2.3 L'Amour.
Nous aimer les uns les autres est un commandement de Dieu ; l'amour
est don de soi, ouverture aux autres et acceptation des autres.
Personne ne doit être rejeté. Cet amour s'appelle
solidarité, tolérance et pardon, excluant toute
trace de haine et de violence.
Apprenons à nous aimer entre nous ; arrêtons de nous
combattre et de nous torpiller, de nous catégoriser entre
gens du Nord et du Sud, gens de l'Ouest et de l'Est. Nous vous
invitons à cultiver et entretenir en vous l'amour du pays,
dans votre comportement de tous les jours et dans l'accomplissement
consciencieux de vos tâches quotidiennes. Développons
en nous l'amour du travail bien fait et le goût du mérite.
Nous éviterons ainsi la corruption et la recherche du gain
facile.
Aimer son pays, c'est le servir avec une conscience professionnelle
et un désintéressement total. Aimer son pays, c'est
partager un idéal commun, à savoir privilégier
en tout temps, en tout lieu et en toute circonstance, l'intérêt
supérieur du pays, en le plaçant au-dessus de nos
intérêts particuliers et personnels.
2.4 La Justice
La pratique de cette justice passe par un exercice du pouvoir
étatique à même de garantir la paix et la
sécurité de tous; la reconnaissance des valeurs
et des compétences à la place du népotisme
et du favoritisme.
Elle passe par la diffusion d'informations justes et vraies sur
le pays et sur le monde.
Ici, nous voulons interpeller la communauté internationale
et nos frères africains qui vivent avec nous ; la communauté
internationale devra faire l'effort de ne pas tronquer les informations
prises ici et diffusées ailleurs dans le monde. Elle devra
surtout s'engager à nous aider à sortir du sous-développement
en achetant nos produits à des prix justes.
Nous prions nos frères africains d'arrêter d'exiger
de nous ce qu'ils refusent chez eux. Qu'ils sachent reconnaître
et apprécier la facilité d'intégration qui
leur a été offerte depuis notre accession à
l'indépendance et tous les avantages qui leur ont été
accordés tant au plan social, économique que politique.
Qu'ils ne perdent pas de vue le principe fondamental de la réciprocité.
Conclusion : Frères et surs, le Pape Jean XXIII nous
rappelle dans son encyclique "Pacem in terris" que la
Paix est " l'objet du profond désir de l'humanité
de tous les temps ". Car Dieu a créé l'homme
et l'a placé dans l'ordre de la tranquillité et
de l'harmonie. Ainsi, nous savons que les Ivoiriens sont attachés
à la paix, ils ne connaissaient pas la guerre. C'est pourquoi
ils font entièrement confiance à leurs frères
et surs qui participent au sommet de Paris. Qu'ils mettent
tout en uvre pour que les négociations aboutissent
à un accord de paix sincère. Personne ne doit compromettre
cette paix que les Ivoiriens appellent de tous leurs vux.
Ce qu'il nous faut comprendre aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas
d'un côté les anges et de l'autre les démons,
d'un côté les bons et de l'autre les mauvais. Il
y a plutôt de part et d'autre, des frères qui doivent
être capables de se parler, de se dire la vérité
et après quoi de se comprendre pour s'accueillir mutuellement
et se réconcilier. Ainsi se dessine le Chemin de l'Espérance
pour une Côte d'Ivoire renouvelée.
Fait à Abengourou, le 18 janvier 2003
Vos frères les archevêques et évêques
de Côte d'Ivoire
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