Notre vie spirituelle
1. Le temps de jeûne est un temps de pénitence et de
retour à Dieu. C’est un temps de présence devant
Dieu. «Le royaume de Dieu est en vous», dit Jésus.
En vous Dieu est présent : toute votre vie, non seulement
le temps du carême, doit être une purification permanente
afin de mieux voir Dieu en vous-même et dans toutes ses créatures,
à commencer par tout frère et sœur qui font partie
de votre vie quotidienne.
Le jeûne est un cheminement spirituel dans la vie du croyant,
au milieu des préoccupations quotidiennes et des complexités
de la vie, de ses joies et de ses épreuves. L’Esprit
de Dieu qui nous soutient et nous donne la force vraie pour persévérer
et rester constants dans notre combat quotidien est notre guide
dans l’édification du Royaume de Dieu sur terre,
afin que toute terre, toute paroisse, devienne véritablement
une demeure de Dieu et une terre sainte.
Dans la vie quotidienne du croyant il y a la foi. Mais il y a
aussi un combat permanent avec les multiples défis, à
l’intérieur de nous-mêmes, et avec toute manifestation
du mal dans notre société. Après quarante
jours de jeûne, le tentateur dit à Jésus:
«Ordonne que ces pierres se changent en pains » (Mt
4,3). Dans la réponse de Jésus : «L’homme
ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de
la bouche de Dieu », nous comprenons que les besoins matériels
ne doivent pas devenir un obstacle à l’écoute
de la parole de Dieu. Elle nous rappelle sa présence en
nous et l’édification de son Royaume que nous avons
à poursuivre en toute circonstance facile et difficile.
Et la grâce de Dieu nous sera donnée en toute circonstance,
facile et difficile. « Ma grâce te suffit »,
dit Dieu à Saint Paul, qui luttait lui aussi entre les
faiblesses du mal en lui et la grâce de Dieu qui l’avait
appelé pour prêcher l’Evangile.
Le critère d’une vie chrétienne droite, qui
est une marche vers la sainteté, se trouve dans l’accomplissement
de l’unique commandement que Jésus nous laissa :
«Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt
19,19). Si nous voulons savoir si nous sommes sur le bon chemin
ou non, nous nous interrogeons, nous révisons nos positions
et nos comportements afin de voir si nous aimons vraiment notre
prochain. C’est lui qui nous montre et nous dit si nous
sommes sur le bon chemin ou non, selon nos actions et nos sentiments
à son égard. Et le prochain est tout prochain sans
exception, toute personne dans notre vie, de notre Eglise ou d’une
Eglise différente ou d’une religion différente.
L’amour chrétien, à l’exemple de l’amour
de Dieu, n’a pas de limites. Jésus dit : «
Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste
est parfait » (Mt 5,48). Il dit aussi : «Comme je
vous ai aimés, vous aussi, aimez vous les uns les autres
» (Jn 13,34). Le modèle à imiter est tout
simplement Dieu, rien de moins. Et si Jésus nous donna
cet ordre cela signifie que nous pouvons le remplir et qu’il
nous donnera sa grâce pour nous soutenir et être capables
de l’imiter. De même donc que Dieu aime toutes ses
créatures, nous aussi nous aimons tous nos frères
et soeurs, de toute Eglise et de toute religion.
Le jeûne est pour retourner à Dieu et donc à
tous nos frères et soeurs, et pour écarter tous
les maux qui se sont accumulés en nous, afin d’acquérir
la force de l’esprit, et d’être forts en tout
domaine de notre vie. Les autres respecteront alors notre force,
qui sera le fruit de l’amour et non de l’orgueil ou
de l’oppression des autres.
Le conflit de la Terre Sainte dans notre vie en ces jours
2. Le carême est un temps de partage. Or les temps difficiles
que nous vivons et les multiples privations imposées à
plusieurs exigent ce partage. D’autre part et sur le plan
de l’esprit, le royaume de Dieu qui est en nous, nous ne
pouvons pas le construire tout seuls. Nous le construisons avec
tous ceux qui souffrent. C’est en vivant en nos âmes
et dans nos prières l’oppression des uns et la peur
des autres, et en prenant conscience de notre part de responsabilité
pour y mettre fin, que nous faisons notre carême et construisons
le Royaume de Dieu en nous et dans notre société
en guerre.
Les circonstances de la société auxquelles nous
faisons face en terre sainte et Palestine sont en effet des circonstances
de guerre : siège imposé à tous, mort imposée
à plusieurs, prison et torture, privations diverses, démolition
des maisons et des agricultures, et attentats et victimes innocentes.
Au milieu de tout cela, notre vie est une recherche difficile
et pénible de la justice et de la paix. Elle est une demande
incessante afin de mettre fin à l’oppression et à
la peur, et au cycle de la violence qui en résulte. Dieu
un jour écartera tout cela, mais les hommes aussi avec
lui: c’est-à-dire chacun de nous en refusant à
la fois l’oppression d’un peuple et l’effusion
du sang innocent, et les chefs, par leur sagesse et leur désintéressement,
lorsqu’ils deviendront des serviteurs du peuple et non d’eux-mêmes
et de leurs intérêts.
Les responsables de la guerre en ce pays semblent agir en ces
jours comme s’ils planifiaient pour une guerre permanente
et non pour une paix permanente. Et cependant, l’homme dans
cette terre n’est pas appelé à vivre dans
une guerre permanente. Dieu a dit : habitez la terre en paix,
en paix avec Dieu qui l’a choisie pour sa demeure et en
paix avec tous ceux qui l’habitent. La paix ne peut pas
s’établir tant que l’oppression continue et
continue la violence qui en découle. Priver un peuple de
sa liberté et de sa terre est une oppression qu’aucune
conscience ne peut accepter. De même que tuer les innocents
pour protester contre l’oppression, aucune conscience ne
peut l’accepter. Ne soyons pas deux fois victimes de la
guerre, la première fois, victime de la démolition
matérielle, et la deuxième fois, victime de la haine
qui démolit la personne humaine, palestinienne ou israélienne.
Personne n’est meilleur que l’autre lorsqu’il
se transforme en porteur de haine et de vengeance. Et, malheureusement,
c’est ce qui se passe aujourd’hui en cette terre,
sainte pour les trois religions et vers laquelle tout le monde
regarde parce qu’elle est sainte. C’est pourquoi,
ceux qui imposent l’oppression ont le devoir d’y mettre
fin, et la terre connaîtra alors la sécurité
et la paix tellement désirées.
Les curés eux mêmes, les religieux et religieuses,
dans les diverses paroisses passent des heures sur les barrières
militaires afin de remplir leur travail pastoral dans leurs paroisses
comme dans tout le diocèse. Et nous disons : patientez
et mettez, dans votre prière, toute personne humaine, palestinienne
et israélienne, devant Dieu, et faites que votre épreuve
même soit une prière pour tous, pour tous ceux qui
souffrent des deux côtés du conflit. Votre épreuve
est peu de chose face à la mort, aux tortures, aux attentats,
aux démolitions dont sont victimes tant d’autres.
Accueillons donc ces difficultés comme partage avec tous
les pauvres de cette terre, auxquels Dieu nous a envoyés
pour les servir et pour partager leurs souffrances et leurs espoirs.
Frères et sœurs,
3. Le carême, temps de jeûne et de prière,
est un temps de retour à Dieu. Un temps de prise de conscience
du Royaume de Dieu qui est en nous, afin de l’établir
dans notre société, et afin que tous les croyants
en Dieu soient remplis à la fois de son amour et de sa
force.
Dans les difficultés, continuons à vivre et à
croire. St Cyrille de Jérusalem disait à ses fidèles
qui eux aussi portaient leur croix en leur temps : «Que
la croix ne soit pas pour toi source de joie seulement dans le
temps de la paix, mais garde la même foi dans le temps de
la persécution aussi, de sorte que tu ne seras pas ami
de Jésus seulement en temps de paix, mais aussi en temps
de persécution » (St Cyrille de Jérusalem,
2e lecture, jeudi de la IVe semaine de l’année)
+Michel Sabbah, Patriarche
Jérusalem, Mercredi des Cendres
25.2.2004