|
|
 |
|
L’orthodoxie et l’Église
catholique
À 40 ans du Décret sur l’œcuménisme
"Unitatis redintegratio"
|
 |
C’est pour moi une
joie de vous rencontrer aujourd'hui ici dans la cathédrale
« Maria Immaculata ». Cette visite est déjà
la quatrième que je rends à cette église. Je
me souviens encore de la première. C’était dans
les années 90 ; à l’époque j’étais
évêque du diocèse de Rottenburg-Stuttgart en Allemagne.
L’église était dans un piteux état. Les
communistes l’avaient expropriée et y avaient ajouté
des étages ; les fondations et la toiture étaient en
mauvaises conditions. J’avais spontanément offert une
aide financière de notre diocèse en faveur des travaux
de restauration. Ce soir, je constate que cette aide en valait la
peine : c’est à présent une très belle
église, lumineuse et invitante.
Je désire avant tout vous transmettre les très cordiales
salutations de Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II. Je puis vous
assurer que les chrétiens catholiques de Moscou et de toute
la Russie, ainsi que le peuple russe tout entier, ont une place spéciale
dans le cœur et dans les prières du Saint-Père.
Il lui est physiquement impossible de venir jusque chez vous, mais
il est tout près de vous et avec vous en esprit. Il m’a
expressément prié de vous transmettre sa bénédiction.
I.
Ce soir, je voudrais vous parler de ce qui est mon champ d’activité
à Rome selon le mandat du Saint-Père, c'est-à-dire
l’œcuménisme. Ce thème revêt une actualité
particulière du fait que cette année, il y a exactement
40 ans - c’était en effet en 1964 - que le deuxième
Concile du Vatican a adopté le Décret sur l’œcuménisme
et l’a solennellement promulgué. Ce Décret commence
par ces mots : « Promouvoir la restauration de l’unité
entre tous les chrétiens, c’est l’un des buts principaux
du saint Concile œcuménique de Vatican II. Une seule et
unique Église a été instituée par le Christ
Seigneur » (Unitatis redintegratio, 1).
Je me souviens encore très bien des événements
de cette période. J’avais 31 ans et venais justement
d’être nommé professeur à Munster en Westphalie.
La décision du Concile nous avait remplis d’enthousiasme.
Pour nous c’était une percée. Pendant la Seconde
Guerre Mondiale, j’avais grandi dans un village qui était
à plus de 80% catholique. À l’époque, nous
ne connaissions même pas le terme « œcuménisme
». Par contre, « Luther » et « Calvin »
étaient pour nous des vilains mots et je n’aurais jamais
mis les pieds dans une église évangélique. Quant
à la Russie, nous ne la connaissions malheureusement qu’à
travers les correspondances de guerre et les récits des prisonniers
russes ; personne ne nous parlait des chrétiens orthodoxes
qui y vivaient et qui étaient cruellement persécutés
par Staline. Pour nous, le christianisme orthodoxe n’existait
pratiquement pas. Ce n’est que plus tard, au catéchisme
et pendant les études de théologie que nous en avons
entendu parler ; mais l’orthodoxie restait pour nous très
éloignée, très abstraite et très théorique.
Quels changements n’avons-nous pas vécus avec le Pape
Jean XXIII et le deuxième Concile du Vatican ! L'Église
orthodoxe russe a participé au mouvement œcuménique
dès le début ; ses représentants furent parmi
les premiers observateurs au Concile et devinrent nos amis. Malheureusement,
après 1990 nos rapports se sont altérés. De regrettables
malentendus et des erreurs ont eu lieu de part et d’autre, et
l’œcuménisme a encore du mal à s’affirmer
dans ce pays. Je pense néanmoins que vous pouvez considérer
ma visite à Moscou comme un signe que l’esprit de rapprochement
et d’amitié gagne de nouveau du terrain. L'Église
orthodoxe russe est non seulement en nombre la plus importante des
Églises orthodoxes, mais par la richesse spirituelle et culturelle
de sa tradition elle est aussi une « grande » Église
qui a droit à notre estime et à notre respect. En tant
que catholiques, nous désirons vivre avec elle dans la paix
et dans la charité et travailler ensemble comme de bons amis.
Entre temps, dans l’Occident et presque partout dans le monde,
et malgré toutes les différences dans la foi, les chrétiens
catholiques, orthodoxes et protestants ne se considèrent plus
comme des adversaires ou des concurrents ; ils savent que ce qui les
unit est beaucoup plus grand que ce qui les sépare ; ils se
sentent frères et sœurs en Jésus Christ. Ils vivent
ensemble, travaillent ensemble et prient ensemble. C’est vrai
au niveau des paroisses, au niveau des évêques et c’est
vrai à Rome, où le Pape reçoit régulièrement
et presque naturellement, avec une grande cordialité, des visiteurs
orthodoxes et protestants.
Nous devons être reconnaissants d’une telle évolution.
Car ce n’est pas l’esprit du temps, ni celui du relativisme,
de l’indifférentisme ou du libéralisme qui est
derrière ce rapprochement, mais, selon les paroles du deuxième
Concile du Vatican, c’est l'Esprit Saint (Unitatis redintegratio
1 ; 4), qui est Esprit d’unité et de réconciliation.
Jésus lui-même, à la veille de sa Passion, a prié
afin que tous soient un (Jn 17, 21). Il ne voulait pas plusieurs Églises,
il voulait une seule Église. Le Nouveau Testament nous montre
l’exemple de la première communauté de Jérusalem
et nous dit que tous ses membres étaient unis et mettaient
tout en commun (Ac 2, 44-47).
Dans notre credo commun nous confessons notre foi en un seul Dieu,
un seul Seigneur Jésus Christ et un seul Esprit Saint, un seul
baptême, et également « en l'Église, une,
sainte, catholique et apostolique ». Dans l’Épître
aux Éphésiens, l’apôtre Paul écrit
: « Il y a un seul Corps et un seul Esprit ... un seul Seigneur,
une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père
de tous, qui règne sur tous, agit par tous, et demeure en tous
» (Ep 4, 4-5). Croire en un seul Dieu, en un seul Seigneur Jésus
Christ, en un seul Esprit Saint signifie affirmer et vouloir l’unité
et la paix de l'Église. C’est un devoir pour chacun d’entre
nous.
La division de l'Église est contraire à la volonté
de Jésus ; c’est un péché et c’est
un scandale aux yeux du monde. Ce ne sont pas des disputes que les
hommes attendent des chrétiens ; il y en a déjà
suffisamment dans le monde. Ce qu’on attend de nous c’est
un témoignage d’unité et de réconciliation.
Nous devons être des témoins et des instruments de paix.
Le mouvement œcuménique a mis en marche un mouvement qui
s’oppose aux divisions entre l’Est et l’Ouest et
à celles qui se sont produites depuis le XVIe siècle
en Occident. Le mouvement œcuménique est une des rares
lueurs d’espoir du XXe siècle, dont deux systèmes
totalitaires contempteurs de l’humanité et deux guerres
mondiales avec des millions de morts ont en fait un siècle
sombre et sanglant. Le peuple russe et les Allemands en ont vécu
tout particulièrement la douloureuse expérience. Aussi
avons-nous une responsabilité particulière envers la
paix dans le monde et dans l'Église.
II.
Depuis le tournant de 1989/90, une nouvelle situation s’est
créée dans le monde, et en Europe en particulier. Dieu
merci, la division du monde en deux blocs ennemis n’existe plus.
Le mur de Berlin est tombé. La Russie et l’Europe se
rapprochent de nouveau. Et les Églises se trouvent, elles aussi,
devant de nouvelles tâches et de nouveaux défis. Dans
ce processus d’unification, elles ne doivent pas figurer à
l’arrière-garde ; elles ne doivent pas contrecarrer ce
processus ; elles doivent être à l’avant-garde
et aller courageusement de l’avant. Elles ne doivent pas laisser
entre d’autres mains la naissante unité européenne
ni la collaboration entre la Russie et l’Europe ; il faut que
ce soit nous, les chrétiens, qui préparions activement
l’avenir. Mais nous ne pouvons pas le faire séparément,
nous ne pouvons le faire qu’ensemble.
Depuis des siècles, la culture de nos deux pays est imprégnée
de l’esprit du christianisme et des valeurs chrétiennes
; après la fin des idéologies et des dictatures athées,
notre culture doit se renouveler. Nous devons ensemble et de manière
responsable veiller à ce que l’Orient et l’Occident
n’égarent pas leur âme chrétienne. Cela
ne sera possible que si, après avoir surmonté les divisions
politiques et militaires en Europe, nous parvenons à vaincre
également la division de l'Église entre l’Est
et l’Ouest. L’Occident a besoin de la Russie qui a souvent
fait ses preuves comme bastion de l’Europe ; et la Russie a
besoin de l’Occident, elle a besoin de Rome, si elle ne veut
pas rester isolée.
La division des Églises a de profondes racines qui remontent
loin dans l’histoire. On la situe souvent en l’an 1054.
Cette année-là, le légat du pape, Humberto da
Silva Candida, et le Patriarche grec Kerullarios, se sont réciproquement
excommuniés. Toutefois, cet antécédent, si douloureux
fût-il, a une signification purement symbolique. Déjà
auparavant l’Orient et l’Occident avaient pris des chemins
différents. Ils étaient devenus des étrangers
entre eux et ils ne se comprenaient plus. Comme l’a dit le deuxième
Concile du Vatican, l’héritage transmis par les Apôtres
a été reçu de manières diverses depuis
les origines mêmes de l'Église (Unitatis redintegratio,
14). En outre, ils utilisaient des langues différentes et avaient
une culture et une mentalité différentes.
Malgré ces distinctions, l’Orient et l’Occident
ont vécu pendant des siècles en communion fraternelle.
Les deux apôtres des peuples slaves, Cyrille et Méthode,
faisaient leur travail missionnaire avec la bénédiction
de Rome et de Constantinople. Même le baptême de la Rus
de Kiev en l’an 988, sous le Prince Vladimir, a eu lieu à
l’époque de l'Église indivise. Ainsi, Orient et
Occident, Église latine et Églises orthodoxes slaves,
avec toutes leurs différences, ont une racine commune et un
riche héritage commun que le Pape Jean-Paul II a expressément
rappelé dans l’encyclique « Slavorum Apostoli »
(1985).
C’est un manque de compréhension et de charité
qui a conduit à la séparation. La division de l'Église
a eu des conséquences humiliantes pour les chrétiens.
Je ne citerai que les croisades qui – contrairement à
leur intention originelle – furent menées non seulement
contre l’islam, mais également contre l’orthodoxie,
si bien qu’en fin de compte, ce n’est pas uniquement Byzance
mais toute la chrétienté qui s’est retrouvée
affaiblie dans sa défense contre l’islam. Survinrent
en outre les querelles avec l’Ordre Teutonique et la Pologne.
En Russie elles furent interprétées comme une continuation
des croisades et une tentative visant à assujettir l'Église
orthodoxe russe à Rome. C’est ainsi que la méfiance
de l’Orient envers l’Occident latin et envers Rome s’est
développée jusqu’à devenir de l’amour-haine.
En fin de compte, la scission a eu pour résultat l’affaiblissement
des uns et des autres. Tous ont perdu quelque chose de leur catholicité
et universalité concrètes. D’une certaine façon,
ce fut une blessure d’un côté comme de l’autre.
Aujourd'hui, les chrétiens des deux Églises désirent
ardemment apprendre de nouveau quelque chose les uns des autres. Je
ne citerai qu’un seul exemple : depuis quelque temps, le respect
et la vénération des icônes se sont répandus
en Occident de façon remarquable. L’œcuménisme
signifie donner et recevoir, c’est un échange de dons
(Ut unum sint, 28 ; 57). En Orient comme en Occident l'Église
doit de nouveau respirer avec ses deux poumons (ibid., 54).
Aujourd'hui, Dieu merci, les siècles de l’obscurité
et de l’attente sont finis. Il y a exactement 40 ans que le
Pape Paul VI et le Patriarche œcuménique Athénagoras
se sont rencontrés et se sont embrassés à Jérusalem.
Ils ont échangé des lettres qui sont entrées
dans l’histoire comme « Tomos agapis », le «
Livre de l’amour » (Rome – Istanbul 1971), et au
terme du deuxième Concile du Vatican, ils ont effacé
de la mémoire de l'Église la funeste excommunication
de 1054. Un nouveau début était ainsi établi.
Depuis, nous nous dénommons mutuellement Églises sœurs.
Le deuxième Concile du Vatican a reconnu le riche héritage
des Églises orientales (Orientalium ecclesiarum, 1 ; Unitatis
redintegratio, 17) et a ainsi mis fin à l’ancienne politique
de latinisation de l’Orient, qui avait suscité tant de
méfiance. Le Pape Jean-Paul II commence sa Lettre apostolique
« Orientale Lumen » (1995), par ces mots : « citation
». En effet, le christianisme a pris naissance en Orient ; c’est
là que se sont tenus les premiers Conciles qui nous sont communs
à tous : les Églises orientales ont apporté à
l'Église universelle un riche patrimoine de sagesse spirituelle
et théologique, d’art et de culture. C’est pourquoi,
dès l’introduction, le Pape déclare que la vénérable
tradition des Églises orientales « citation ».
Dans l’encyclique œcuménique « Ut unum sint
» (1995), le Pape ajoute un autre argument, encore plus actuel.
Il écrit : « Le témoignage courageux de nombreux
martyrs de notre siècle, y compris ceux qui sont membres d’autres
Églises et d’autres Communautés ecclésiales
qui ne sont pas en pleine communion avec l'Église catholique,
donne à l’appel conciliaire une force nouvelle ; il nous
rappelle l’obligation d’accueillir son exhortation et
de la mettre en pratique » (N° 1). Dans toutes les Églises,
aucun des siècles précédents n’avait vu
autant de martyrs pour la foi chrétienne qu’au cours
du XXe siècle qui vient de s’écouler. Si ce qu’a
dit Tertullien, l’historien de l'Église, pendant la persécution
des chrétiens au IIIe siècle est vrai, c'est-à-dire
que le sang des martyrs est la semence de nouveaux chrétiens,
nous pouvons alors dire que le sang de tant de martyrs de toutes les
Églises, orthodoxes et catholiques, est la semence de l’unité
de l'Église catholique et orthodoxe.
Aujourd'hui, nous découvrons de nouveau que malgré la
séparation, des éléments essentiels de l’unité
ont été conservés : nous sommes unis comme auparavant
dans la même foi apostolique du premier siècle, telle
qu’elle nous est témoignée par les Pères
de l'Église qui nous sont communs ; nous célébrons
les mêmes sacrements, bien qu’avec des rites différents,
en particulier l’Eucharistie qui est le centre et le point culminant
de la vie de l'Église ; enfin, nous sommes unis par le même
ministère épiscopal dans la succession apostolique ;
ensemble nous vénérons les saints, en particulier Marie,
la mère de Dieu, et nous avons, les uns et les autres, la même
considération pour la vie monastique.
Nos divisions ne vont donc pas jusqu’aux fondements les plus
profonds et ne s’élèvent pas non plus jusqu’au
ciel. Dieu est plus grand que nos différences et l'Esprit Saint
de Dieu agit – comme le dit le deuxième Concile du Vatican
– également chez nos frères et sœurs séparés
(Unitatis redintegratio, 3). C’est pourquoi, aujourd'hui, les
Églises orientales et occidentales se reconnaissent de nouveau
comme des Églises sœurs (ibid., 14). Elles ne se considèrent
plus – ou mieux : elles ne devraient plus se considérer
comme des rivales, et encore moins comme des adversaires, mais comme
des frères et des sœurs. Aussi est-il grand temps de tourner
une nouvelle page dans les rapports entre l'Église orthodoxe
russe et l'Église catholique, et de fonder ces rapports sur
une nouvelle base.
III.
Avant d’aborder les questions plus concrètes, je voudrais
dire quelque chose à propos du modèle que nous avons
sous les yeux concernant l’unité de l'Église.
Lorsque nous parlons d’unité au sens théologique,
nous ne devons pas partir d’un idéal d’unité
temporel et politique. C'est-à-dire qu’il ne s’agit
pas de créer un ensemble doté d’un pouvoir impérial
ni une gigantesque unité administrative. Nous devons partir
de l’image idéale d’unité qui est celle
de la Trinité. Dans notre foi commune, nous confessons et vénérons
un seul Dieu en trois personnes divines (hypostaseis), Père,
Fils et Esprit Saint, et nous confessons les trois personnes divines
en un seul Dieu. Cette unité dans la trinité et cette
trinité dans l’unité est l’archétype
et la mesure de l’unité de l'Église. Nous devons
concevoir l'Église comme une image, en quelque sorte une icône
de l’unité trinitaire de Dieu. C’est ce qu’ont
fait les Pères de l'Église en Orient comme en Occident
– Cyprien, Augustin, Jean de Damas, etc. Le deuxième
Concile du Vatican a repris à son compte les idées des
Pères de l'Église (Lumen gentium, 4 ; Unitatis redintegratio,
3).
Cela signifie que, de même que l’unité en Dieu
est une unité-communion du Père, du Fils et de l'Esprit
Saint, on ne doit pas non plus considérer l’unité
de l'Église comme une uniformité rigide, mais comme
une communion vivante, une unité dans la diversité et
une diversité dans l’unité. L’unité
de l'Église ne veut pas dire une Église unitaire. L’apôtre
Paul parle de la richesse intérieure et de la diversité
de l'Église lorsqu'il dit : « Il y a diversité
de dons, mais c’est le même Esprit ; diversité
de ministères, mais c’est le même Seigneur ; divers
modes d’action, mais c’est le même Dieu qui produit
tout en tous » (1 Co 12, 4-6). L'Église est une harmonie
et une symphonie divine, dit Origène (Commentaire à
l’Évangile de saint Matthieu, chap. 14, 1-2).
Un des résultats encourageants du dialogue œcuménique
est que presque tous les documents de dialogue indiquent que l’unité
de l'Église est comprise comme une unité de communion
selon le prototype de l’unité trinitaire. Ce consensus
apparaît le plus clairement dans les documents issus du dialogue
théologique international entre l'Église catholique
et les Églises orthodoxes. Le premier de ces documents (1982)
porte déjà un titre significatif : « Le mystère
de l'Église et de l’Eucharistie à la lumière
du mystère de la Sainte Trinité ».
De cette compréhension commune de l'Église comme communion
sur le modèle de la Trinité, découlent d’importantes
conséquences dont la principale est la suivante : l’unité
de l'Église n’est pas une question d’organisation
ni d’administration. Il ne s’agit pas non plus de l’agrégation
de différentes Églises en une seule Église. Ce
sont là des idées temporelles, politiques et sociologiques.
Pour nous, l’unité est un don et une opération
de l'Esprit Saint. Il s’agit de la communion (koinonia) que
nous avons avec le Père par Jésus Christ dans l'Esprit
Saint. Il s’agit de la communion avec la vie du Dieu trin (1
Jn 1, 3) et de la communion avec la nature divine (2 Pi 1, 4).
Deuxièmement : si nous comprenons l’unité de l'Église
comme une unité spirituelle, cela ne signifie pas qu’elle
est une unité invisible. L'Église est le corps du Christ
; elle doit donc, à l’image de Jésus Christ, Fils
de Dieu fait homme, être comprise comme unité divine-humaine.
L’Esprit de Dieu se sert de signes visibles que nous nommons
sacrements et qui, dans le langage théologique oriental, sont
appelés mystères.
Le sacrement fondamental, par lequel nous sommes incorporés
dans la communion (koinonia) avec Dieu le Père par Jésus
Christ dans l'Esprit Saint, est le baptême. Par lui –
comme dit l’apôtre Paul – nous sommes incorporés
dans le corps du Christ (1Co 12, 13). Même si nous appartenons
à des communautés ecclésiales différentes,
par le baptême nous sommes déjà en profonde communion
spirituelle, bien qu’encore imparfaite. Cette communion, les
hommes ne peuvent pas la détruire ; elle est plus forte que
la puissance du péché. Malgré nos divisions,
nous sommes déjà frères et sœurs en Jésus
Christ (Lumen gentium, 15 ; Unitatis redintegratio, 3).
Le point culminant de la vie sacramentelle de l'Église est
la célébration de l’Eucharistie (Lumen gentium,
11). C’est d’elle que vit l'Église. L'Église
est partout où l’Eucharistie est célébrée.
Et surtout, parce que nous reconnaissons la validité de la
célébration eucharistique des Églises orthodoxes
(Unitatis redintegratio, 15), nous reconnaissons celles-ci comme de
vraies Églises et nous les estimons comme des Églises
sœurs (ibid., 14).
Troisièmement: La visibilité sacramentelle de l'Église
s’exprime finalement dans le ministère apostolique de
l’évêque. Ce dernier est par le sacre dans la succession
apostolique. À travers cette consécration sacramentelle,
l’Esprit du Seigneur confère à l’évêque
non seulement un simple mandat juridique, mais un pouvoir sacramentel
qui lui permet de parler et d’agir au nom de Jésus Christ
dans l'Esprit Saint (Lc 10, 16 ; 2 Co 5, 20). Les évêques
orthodoxes ont donc droit à notre respect et à notre
considération. Ils sont établis par l'Esprit Saint comme
gardiens de leurs troupeaux (Ac 20, 28).
Ces points communs sont indiqués dans plusieurs documents de
la « Commission internationale pour le dialogue théologique
». J’ai déjà mentionné le premier
de ces documents, qui date de 1982 et qui a pour titre « Le
mystère de l'Église et de l’Eucharistie à
la lumière du mystère de la Sainte Trinité ».
J’en ajouterai deux autres : « Foi, sacrements et unité
de l'Église » (1987) et « Le sacrement de l’ordre
dans la structure sacramentelle de l'Église, en particulier
l’importance de la succession apostolique pour la sanctification
et l’unité du peuple de Dieu » (1988).
Ces points communs essentiels n’excluent pas les différences.
À ce propos, il faut distinguer entre les différences
qui divisent les Églises et les diversités légitimes
dans les formes d’expression liturgique, spirituelle et théologique.
Une telle diversité ne fait pas obstacle à l’unité
; au contraire, elle l’enrichit. Parmi les diverses traditions,
le Concile fait ressortir que « depuis les origines, les Églises
d’Orient suivaient des règles particulières sanctionnées
par les Saints Pères et les Conciles, même œcuméniques
» (Unitatis redintegratio, 16). Pour exclure tous les doutes
possibles, le Concile déclare solennellement que les Églises
orientales, dans le cadre de la nécessaire unité de
l'Église, « ont le pouvoir de se régir selon leurs
propres lois, plus conformes au caractère de leurs fidèles
et plus aptes à promouvoir le bien des âmes ».
Il souligne particulièrement l’importance des Églises
patriarcales qui ont été fondées « par
la grâce de la divine Providence » (Lumen gentium, 23
; Orientalium ecclesiarum, 5 ; Unitatis redintegratio, 16).
Ces différences ne sont pas opposées mais complémentaires
(Unitatis redintegratio, 17). De l’avis de nombreux théologiens,
cela vaut également pour la question du « Filioque »,
c'est-à-dire de l’expression latine ajoutée au
credo, indiquant que l'Esprit Saint procède du Père
« et du Fils » (filioque). De l’opinion générale
des théologiens occidentaux modernes et de quelques théologiens
orthodoxes russes (entre autres B. Bolotov et S. Bulgakov), il ne
s’agit pas d’une différence qui peut être
cause de division entre les Églises, mais d’une déclaration
complémentaire. Le « Catéchisme de l'Église
catholique » s’est rallié à cette opinion
(n° 248).
Ainsi, le Concile a pu déclarer que tout ce patrimoine spirituel
et liturgique, disciplinaire et théologique, dans ses diverses
traditions, fait pleinement partie de la catholicité et de
l’apostolicité de l'Église (Unitatis redintegratio,
17). C’est notre patrimoine commun. C’est pourquoi le
Concile souhaite que soit préservée l’identité
des Églises orientales qui s’est formée au cours
de l’histoire, et que là où elle est en danger
de se perdre, elle puisse se renouveler.
La question vraiment difficile et la seule, au fond, qui soit réellement
cruciale, est la question du ministère pétrinien. Il
n’est pas possible de l’examiner dans le présent
contexte. On peut cependant observer que le Pape lui-même, dans
l’encyclique œcuménique « Ut unum sint »,
a invité les Églises orientales à un dialogue
fraternel sur le futur exercice du ministère pétrinien
(n° 95). Cette invitation a soulevé un débat animé.
En mai dernier, un symposium s’est tenu à Rome avec des
représentants des Églises orthodoxes, auquel –
à notre grand regret – l'Église orthodoxe russe
n’a pas participé. Il est apparu clairement qu’il
existe des ouvertures de part et d’autre ; mais un consensus
n’est pas encore en vue. Nous espérons que la Commission
internationale pourra bientôt reprendre l’examen de cette
question.
De nombreux éminents théologiens catholiques sont d’avis
que la pleine communion des Églises orientales avec le Siège
apostolique de Rome ne devrait pas changer grand-chose dans ces Églises.
Dans une union avec Rome, les Églises orientales conserveraient
et continueraient de développer leur riche tradition spirituelle,
liturgique, disciplinaire et théologique. Dans l’encyclique
« Slavorum apostoli », le Pape a dit qu’il s’agit
d’une pleine communion qui « n’est ni absorption
ni fusion » mais unité dans la vérité et
dans l’amour (n° 27). Cette orientation avait déjà
été indiquée par le grand philosophe et théologien
russe V. Solovjev dans son génial ouvrage « La Russie
et l'Église universelle » (1889). Il a montré
comment les deux sagesses, orientale et occidentale, peuvent se rencontrer,
se féconder et s’enrichir mutuellement.
IV.
Avec ce qui vient d’être dit, nous avons porté
un regard sur l’avenir. Aux yeux de certains, ces propos ont
pu paraître utopiques ou théoriques. En fait, autant
que l’on puisse humainement en juger, le chemin vers la pleine
communion ecclésiale sera encore laborieux. Aussi voulons-nous,
dans la dernière partie, réfléchir à quelques
démarches intermédiaires possibles. Nous voulons nous
demander : Que pouvons-nous faire concrètement dès à
présent pour atteindre cet objectif ? Je n’entends pas
tracer un programme complet ; je me contenterai d’indiquer cinq
points. Même ainsi, certaines choses pourront vous sembler encore
un peu éloignées de la réalité contingente.
Mais ce que je dis est le résultat d’expériences
faites ailleurs. Pourquoi, avec de la bonne volonté de la part
de tous, cela ne serait-il pas possible, « mutatis mutandis
», ici également ? Le mandat du Christ nous engage à
tenter un nouveau début.
Premièrement : nous devons surmonter les préjugés
et renoncer aux polémiques. Il existe partout des préjugés
tenaces et des clichés ; on en trouve chez les catholiques
et chez les orthodoxes, chez les Russes et chez les Polonais. Ils
sont colportés sans cesse à travers des propos inconsidérés,
des publications et des livres. Vus de plus près, la plupart
du temps ils ne résistent pas à la réalité.
Selon l’ancien examen de conscience en préparation à
la confession, on doit se demander : ai-je dit du mal des autres ?
La question doit se poser également lorsque l'on parle d’autres
Églises. De part et d’autre, les responsables ecclésiaux
devraient, dans leur propre intérêt, interdire toute
publication offensive qui est un péché contre le huitième
commandement.
Il est naturel que des problèmes, des tensions et des malentendus
surgissent entre les Églises, tout comme il advient dans la
vie « normale ». Étant tous des pécheurs,
nous commettons toujours des fautes, d’un côté
comme de l’autre. Les catholiques et le Vatican ne sont pas
non plus sans défauts. Mais si nous soulevons une polémique
publique chaque fois que l’autre commet une erreur, nous ne
rendons service et ne faisons plaisir qu’à des journalistes
qui ne se soucient nullement de l'Église et ne pensent qu’à
vendre leurs articles. Quant à l'Église elle-même,
elle n’a rien à y gagner et tout à y perdre. En
effet, cette polémique nuit à l’image publique
des deux Églises et, de plus, elle crée de la confusion
dans l’esprit des fidèles. Et l’on ne résout
pas plus les problèmes en interrompant le dialogue chaque fois
que l’autre commet une faute. C’est justement lorsque
des problèmes surgissent qu’on doit se parler. Le refus
de dialoguer ne résout aucun problème.
À l’occasion de la visite du Patriarche Théotiste
de Roumanie en 2002, le Pape Jean-Paul II a exhorté à
réfléchir sur l’opportunité et la possibilité
de créer des structures institutionnelles permanentes entre
les Églises qui permettraient d’avoir un échange
régulier d’informations et de consultations. Au cours
du premier siècle, on avait établi pour cela, entre
Rome et Constantinople, un apocrisiaire, une sorte de plénipotentiaire.
Il devrait y avoir quelque chose d’analogue aujourd'hui également,
une sorte de « téléphone rouge », auquel
on pourrait rapidement et facilement avoir accès pour éviter
d’inutiles malentendus et éliminer promptement ceux qui
seraient survenus.
Deuxièmement : il ne s’agit pas seulement d’éliminer
les malentendus et les préjugés, mais d’établir
de façon positive la compréhension réciproque.
Nous nous connaissons trop peu. Au cours d’un long processus
historique, les Églises orientales et occidentales se sont
éloignées les unes des autres ; aujourd'hui, elles doivent
réapprendre à vivre ensemble et construire la compréhension
et la considération mutuelles. Pour cela, nous avons besoin
non seulement d’un œcuménisme de « conversations
au sommet » et de colloques entre experts, mais d’un «
œcuménisme de vie » au cœur même de la
réalité locale. Nous devons apprendre à mieux
nous connaître, nous comprendre et nous considérer. Cela
ne peut se faire qu’en nous rencontrant, en nous tendant la
main et en nous regardant dans les yeux.
Les progrès déjà accomplis sont importants. Dans
son encyclique « Ut unum sint », le Pape Jean-Paul II
a dit que le véritable fruit du dialogue œcuménique
est la redécouverte de la fraternité de tous les chrétiens
(n° 42). Aujourd'hui, sans contrevenir à la conscience
ni enfreindre aucune règle de droit canon, nous pouvons déjà
faire ensemble beaucoup plus que nous ne faisons habituellement. En
commençant par des choses très simples : échange
de salutations et de visites et invitations à des célébrations
; témoignages de participation lors de décès
et d’accidents, mais également à l’occasion
d’heureux événements ; entraide dans les situations
difficiles. Il suffit de faire preuve d’esprit créatif,
et la charité est créative.
Dans les « sphères supérieures » nous avons
rétabli d’importantes formes de communion ecclésiale
du premier siècle, telles que les échanges réguliers
de visites et de messages de sympathie entre le Pape et les Patriarches.
Ce ne sont pas de simples gestes diplomatiques de courtoisie. Ce sont
d’importants actes ecclésiaux.
Je voudrais rappeler en outre les rencontres et les échanges
entre monastères et centres de vie spirituelle : ce n’est
pas sans raison que le Pape Jean-Paul II, dans « Orientale lumen
» (1995), aux nos 9 à 16, a souligné l’importance
de la vie monastique pour les Églises orientales. Par bonheur,
de tels échanges ont déjà lieu actuellement.
Je ne citerai que les noms de Grottaferrata, Chèvetogne, Bose,
Niederaltaich, et notamment Bari, avec la tombe de saint Nicolas.
Il s’agit d’assurer la réception de ce qui a déjà
été réalisé et de traduire cela dans la
vie de tous les jours. C’est le cas, en particulier, des déclarations
du deuxième Concile du Vatican, des nombreuses déclarations
du Saint-Père sur l’œcuménisme et des résultats
de la « Commission mixte internationale ». Il est étonnant
de voir combien peu de tout ce qui a été réalisé
est entré dans la vie des Églises. Nous devons entreprendre
un processus de réception dans la catéchèse,
la prédication, la formation des adultes, la formation théologique
et les cours de perfectionnement du clergé.
Troisièmement : l’unité de l'Église est
une unité dans la vérité ; la pleine communion
ne peut se faire sans une clarification des questions dogmatiques
qui subsistent entre nous, surtout la question du ministère
pétrinien. Il est donc nécessaire que le dialogue théologique
international reprenne le plus tôt possible. Les échanges
et la collaboration entre les facultés, académies et
instituts théologiques ont également une grande importance.
Ces dernières années, le Conseil pontifical pour la
promotion de l'unité des chrétiens a beaucoup insisté
sur ce dernier aspect. Entre temps, d’excellents contacts ont
eu lieu avec Minsk et Kiev, Belgrade et Sofia, et, dans une mesure
encore très discrète, également avec Moscou.
Il y a encore beaucoup à faire du point de vue historique également.
Nos Églises gardent encore le souvenir de douloureux événements
du passé, qui pèse sur nos relations actuelles et les
bloque. Nous racontons sans cesse tout le mal que « les autres
» nous ont fait autrefois. C’est souvent vrai ; nous devons
en demander pardon, comme le Pape l’a fait publiquement à
plusieurs reprises. Mais il s’agit parfois de légendes
qui ne résistent pas à une réflexion historique.
Dans de tels cas, une « purification des mémoires »
est nécessaire. Souvent la faute est répartie des deux
côtés. Nous devrions donc revoir nos livres scolaires
et nous demander s’ils reflètent objectivement et correctement
l’histoire et la doctrine de l’autre. Le commandement
du Seigneur nous dit qu’en tant que chrétiens nous devons
nous pardonner réciproquement, et nous croyons au pouvoir du
pardon. Le pardon ouvre la voie vers un avenir commun.
Quatrièmement : de la reconnaissance des Églises orthodoxes
comme Églises sœurs découlent d’importantes
règles de comportement réciproque. Elles ont déjà
été formulées en 1992 par la Commission pontificale
« Pro Russia » d’alors, et confirmées publiquement
quelques mois plus tard par le Pape Jean-Paul II dans son homélie
qui concluait la Semaine de prière pour l’unité
des chrétiens. Ces directives ont pour titre « Principes
généraux et normes pratiques pour coordonner l’évangélisation
et l’engagement œcuménique de l'Église catholique
en Russie et dans les autres pays de la Communauté des États
indépendants ». Il s’agit donc de la coordination
ou, selon le cas, d’un juste équilibre entre le mandat
missionnaire et le mandat œcuménique de l'Église.
Il ne peut y avoir de contradiction entre les deux, car ils appartiennent
l’un et l’autre à l’unique volonté
de Dieu et à l’unique mission de l'Église.
Je ne peux, ici, que résumer brièvement l’essentiel
des directives de la Commission « Pro Russia ». De sa
nature, l'Église est missionnaire (Ad gentes, 2). La manière
dont elle exerce ce mandat missionnaire dépend évidemment
des conditions concrètes. La Russie n’est pas un pays
païen, loin de là ; en Russie, l'Église catholique
est confrontée à une situation marquée depuis
des siècles par la présence de l'Église orthodoxe.
Celle-ci a imprégné la culture de ce pays et nous ne
pouvons que souhaiter qu’après la fin de la domination
totalitaire du communisme athée elle puisse le faire encore
davantage. En cela, notre tâche est de l’aider de notre
mieux. Notre action missionnaire doit donc s’exercer dans un
esprit œcuménique : non pas en concurrence avec l'Église
orthodoxe russe, mais dans le respect de celle-ci et en collaboration
avec elle. « Pro Russia » dit clairement que le mandat
missionnaire de l'Église dans un pays d’ancienne tradition
orthodoxe est substantiellement différent de la « missio
ad gentes », de la mission dans un pays païen.
Dans les pays d’Europe de l’Est à majorité
orthodoxe, l'Église catholique a le droit d’exister et
d’accomplir sa mission. Elle y est présente non pas depuis
aujourd'hui mais depuis des siècles. Toutefois, son activité
pastorale et caritative doit être empreinte d’esprit œcuménique.
Elle doit en premier lieu veiller aux besoins pastoraux de ses propres
fidèles. Cela n’exclut pas les conversions individuelles
dans le cas où un chrétien orthodoxe désire se
convertir pour des raisons de conscience (Unitatis redintegratio,
4). Dans de tels cas, la liberté religieuse et la liberté
de conscience doivent être respectées d’un côté
comme de l’autre. Mais le respect d’une décision
prise en conscience par un individu est autre chose qu’une activité
missionnaire expressément menée parmi des chrétiens
orthodoxes. Étant donné que nous reconnaissons l'Église
orthodoxe comme une vraie Église, et ses sacrements comme des
vrais sacrements, il ne peut y avoir de « politique »
ni de « stratégie » d’évangélisation
auprès des chrétiens orthodoxes.
La Déclaration « Pro Russia » adopte une position
analogue à celle que prendra plus tard ce qu’on appelle
le Document de Balamand (1993) de la Commission mixte internationale
pour le dialogue théologique. Cette position a été
expressément confirmée au n° 60 de l’encyclique
« Ut unum sint » (1995). Le document de Balamand rejette
ce qui, dans le langage de l'Église orthodoxe, est appelé
uniatisme et prosélytisme, c'est-à-dire l’activité
missionnaire auprès des membres de l'Église orthodoxe
en tant que méthode présente et future. Cette activité,
là où elle s’exerçait dans le passé,
était l’expression d’une ecclésiologie exclusiviste
qui ne reconnaissait pas l’existence de sacrements authentiques,
donc d’authentiques instruments de salut, dans les Églises
orthodoxes. Cette ecclésiologie exclusiviste a été
écartée par le deuxième Concile du Vatican. La
base de nos rapports actuels doit être notre reconnaissance
réciproque comme Églises sœurs et le dialogue dans
la vérité et dans la charité.
Avec de la bonne volonté de chaque côté, il devrait
être possible, à partir des principes et des normes concrètes
tels qu’ils sont établis dans les directives de la Commission
Pontificale « Pro Russia », de parvenir à des accords
et des réglementations à caractère obligatoire.
Pourquoi ne constituerait-on pas une commission commune chargée
d’élaborer une sorte de « code de comportement
» ?
Cinquièmement : le point le plus important est l’œcuménisme
spirituel; c’est l’âme du mouvement œcuménique.
Nous ne pouvons certes pas « faire » l’unité
de l'Église, qui est un don de l'Esprit Saint ; une nouvelle
Pentecôte est nécessaire. Pour l’obtenir nous ne
pouvons que prier. Il nous faut donc, en quelque sorte, faire comme
Marie et les disciples après l’Ascension du Seigneur.
Ils se retirèrent dans la chambre de la Cène et prièrent
avec ferveur pour la venue de l'Esprit Saint (Ac 1, 13s.). La prière
pour l’unité, si possible la prière en commun
pour l’unité, et la célébration de l’annuelle
Semaine de prière pour l’unité des chrétiens,
doivent être au cœur de l’activité œcuménique.
L’œcuménisme spirituel comporte en outre le sentiment
que l’unité de l'Église n’est pas possible
sans conversion et pénitence personnelles, sans sanctification
personnelle et rénovation de l'Église. Vivre selon l’Évangile
est le meilleur œcuménisme (Unitatis redintegratio, 6-8
; Ut unum sint, 15 s ; 21-27).
- oOo -
« Quantum est nobis via ? ». « Quelle distance nous
sépare encore du jour béni ? » se demande Jean-Paul
II dans l’encyclique « Ut unum sint » (77). Nous
ne le savons pas. Nous ne sommes pas les maîtres de l’histoire.
Le temps est entre les mains de Dieu seul. C’est pourquoi l’unité
de l'Église ne se laisse ni commander ni prévoir. Mais
il n’y a pas de raison de se résigner. Le Concile a réaffirmé
que le mouvement qui aspire à la pleine unité de l'Église
est encouragé et soutenu par l'Esprit Saint (Unitatis redintegratio,
1 ; 4). Dieu est fidèle ; on peut compter sur lui, et l'Esprit
Saint nous réserve toujours de nouvelles surprises.
Aussi nous est-il permis d’espérer que si nous faisons
tout ce qu’il nous est possible de faire, l'Esprit de Dieu achèvera
l’œuvre qu’il a commencée, et que l’unité
qui existait pendant le premier millénaire et qui a été
rompue durant le second millénaire, sera rétablie au
cours du troisième millénaire qui vient de commencer.
Ce n’est qu’ainsi que l'Église pourra être
signe et instrument de réconciliation et de paix dans le monde,
dont nous avons un besoin urgent. Ce n’est qu’ainsi que
l’Europe pourra redevenir une force spirituelle et morale. Ce
n’est qu’ainsi que nous pourrons nous présenter
devant Dieu et devant l’histoire. J’espère et je
souhaite que ma visite d’aujourd'hui pourra y apporter une modeste
contribution. |
|
|
|