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Temps de méditation, le Carême est aussi le moment
de sortir de la caverne du " moi " où, dans les
moments difficiles, nous nous cachons dans la crainte d'être
écrasés par des problèmes plus grands que
nous. Regarder sans crainte ce qui nous entoure et prendre l'engagement
de remplir courageusement le rôle qui est le nôtre,
est une décision qui doit mûrir dans cette période
d'incubation spirituelle, prélude au grand réveil
pascal. Parfois, la peur de chuter nous paralyse, sans que nous
nous rendions compte qu'il s'agit d'une forme insidieuse de méfiance
et de découragement, qui sont des signes de notre égoïsme
difficiles à saisir, et plus difficiles encore à
éradiquer. Outre que du pain, qui nourrit mais ne rassasie
pas, le Carême nous exhorte à nous alimenter d'un
" autre pain " qui nous affermit et nous permet d'ouvrir
les portes du " moi ", en retrouvant la confiance et
le courage.
Comme à ses débuts, aujourd'hui encore, au cur
de l'histoire résonne, péremptoire, la question
de Dieu : " Adam, où es-tu ? ". C'est une question
qui ne peut pas être éludée comme si elle
s'adressait à d'autres, et pas à chacun de nous.
Le " Où es-tu " exige que nous sortions de notre
cachette, et que nous uvrions pour que ce que nous considérons
comme le monde des autres devienne aussi " notre monde ".
On ne peut pas répondre comme Adam : " Je me suis
caché ". Sortir de la caverne signifie retrouver sa
vocation particulière, afin de projeter sa vie comme une
marche continuelle vers l'autre.
Car après cette question générale, Dieu en
fait une autre plus spécifique : " Où est ton
frère ? ". La réponse de Caïn est très
commune : " Suis-je le gardien de mon frère ? ".
En ce temps fort de l'année liturgique, il me semble que
l'on perçoit clairement l'appel pressant de Dieu : "
Quitte ta terre ". C'est le commandement donné à
Abraham, et répété à chacun de nous.
Il faut se mettre en marche sans hésiter, afin que la lampe
ne reste pas sous le boisseau mais éclaire chaque chose
autour de nous. Il n'est pas facile, mais il est pourtant nécessaire
de briser la chaîne du " moi ", s'accrochant à
lui-même, prisonnier de ses envies de pouvoir ou victime
de ses anxiétés. Nous devons nous réveiller
et dire : " Seigneur, que veux-tu que je fasse ? ".
Dieu ne répond à cette question que si elle est
profonde et authentique, prononcée dans la prière
et soutenue par la crainte d'entreprendre un faux parcours. En
effet, Dieu nous laisse le soin de trouver le chemin, confiant
dans la force créatrice de notre foi. Mais pour cela, il
faut nous arrêter et méditer : le Carême est
le temps de l'incubation. Les chemins possibles sont infinis,
et notre Dieu ne veut pas être servi de la même manière
par tous. Le mystère de l'homme s'exprime dans l'égalité
et dans la différence, il est le fruit de beaucoup de chemins
que les hommes ont ouverts et parcouru, souvent l'un contre l'autre,
pas toujours en créant, mais parfois aussi en détruisant.
La voix austère du Carême nous répète
les paroles de Jésus : " Si quelqu'un me sert, qu'il
me suive et où je serai, là sera aussi mon serviteur
". Si les modalités sont personnelles, l'esprit du
chemin est toujours décrit comme un " service ".
Le terme grec n'est pas " doulos " qui signifie "
esclave ", mais " diakonos ", qui indique la mise
à la disposition de soi à l'autre - une forme d'altruisme
authentiquement chrétienne -, et pas l'asservissement de
l'autre à soi - une forme d'égoïsme insidieuse,
proprement païenne -. Ce que confirme le rappel à
l'honneur qui lui est réservé : " Si quelqu'un
me sert, mon Père l'honorera ". Et alors, comment
servir ? Comment expliciter la " diakonia " ?
Les tragédies provoquées par le mal, les fractures
négatives du monde - faim, maladies, migrations, chômage
- doivent être muées en bien grâce à
l'engagement moral de chacun, parce que notre Dieu est le Dieu
de la vie et pas de la mort, le Dieu de la joie et pas de l'affliction.
La sainteté s'exprime par la participation à la
rédemption du monde, en communion avec le Dieu de la miséricorde
et de la paix. Comme " image de Dieu ", chaque homme
est " le souvenir de Dieu dans le temps ". " Dieu
est invisible. Il suffit de regarder l'homme, et on se souvient
de Dieu ", a écrit Abraham Joshua Heschel, qui ajoute
: " Le champ de la religion est le monde entier, l'histoire
dans son ensemble, l'immense comme le minuscule, ce qui est glorieux
comme ce qui est banal ". Le rappel quadragésimal
est fort, parce qu'il nous invite à nous demander si nous
entendons nous comporter de telle sorte que Dieu ait honte de
nous et qu'il décide d'effacer le " souvenir de soi
" du monde, où si au contraire nous voulons qu'il
soit fier de nous et qu'il puisse se reconnaître dans nos
gestes et nos paroles. L'histoire aujourd'hui nous met devant
des choix dont les répercussions sont à long terme.
Ce qui nous semble insignifiant ne l'est peut-être pas,
un peu comme ce caillou qui, jeté dans la mare, provoque
des remous qui se dilatent jusqu'à la rive la plus éloignée.
Le temps est toujours un océan en tempête, difficile
à traverser. La foi nous soutient, parce qu'elle nous garantit
que nous sommes sur une embarcation qui tangue, mais que les flots
ne feront pas chavirer. Oui, c'est vrai, la haine de Caïn
vis-à-vis d'Abel fait partie de notre histoire, mais il
est vrai aussi qu'à côté de la haine de Caïn,
il y a l'amour dévorant du Christ en Croix qui bientôt
explosera sur le Tabor de la Gloire. Comment ne pas nous laisser
prendre par cette flamme et laisser se consumer ainsi les scories
de haines que nous portons en nous ?
On raconte qu'un jour, un jeune juif rendait visite pour la première
fois à un rabbin, et qu'à la question : " Qu'as-tu
fait dans ta vie ? ", il répondit qu'il avait repassé
quatre fois les centaines de volumes qui composent le Talmud.
Le rabbin lui demanda alors : " Et combien de fois le Talmud
est-il passé à travers toi ? ". Le problème,
donc, n'est pas la lecture de l'Évangile, mais son assimilation
qu'il faut rechercher, en restaurant la coutume des moines médiévaux
qui lisaient ore sine requie ruminantes, autrement dit en se laissant
prendre par ces paroles afin qu'elles se fassent à nouveau
chair dans l'histoire de leur temps. P. Gianfranco Girotti
(Agence Fides 26/3/2003)
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